Killer Joe (William Friedkin, 2011)

de le 31/07/2012
 
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Bien décidé à marquer les années 2010 comme il a pu le faire dans à peu près chaque décennie depuis la fin des années 60, William Friedkin livre avec Killer Joe un film complètement fou qui tient autant de l’humour noir des frères Coen que de la violence implacable du film de home invasion façon Haneke. Un curieux mélange des genres qui prouve qu’à bientôt 80 ans, celui qui fut une des figures essentielles du Nouvel Hollywood n’a rien perdu de sa hargne.

Après des années 90 peu mémorables, renforçant l’idée d’un cinéaste dont la carrière n’a cessé de naviguer entre le médiocre et le génial (French Connection, L’exorciste, Le Convoi de la peur, Cruising – La Chasse et Police fédérale, Los Angeles suffisent largement à oublier La Nurse ou Jade…) William Friedkin s’est réveillé tel un phénix en pleine ascension dans les années 2000 en enchaînant le trop méconnu L’enfer du devoir, Traqué et le formidable Bug. Avec Killer Joe d’ailleurs avec l’auteur de ce dernier, Tracy Letts, dont il adapte à nouveau la pièce éponyme. Surprenant, Killer Joe est clairement un des films les plus subversifs de toute sa carrière, une sorte d’œuvre libre de toute morale, qui brise les pires des tabous et plonge le spectateur dans une noirceur qui n’a d’équivalent que l’efficacité de son humour assassin. Mais Killer Joe c’est aussi un pari de casting incroyable avec un rôle taillé sur mesure, alors qu’il parait à contre-emploi total, pour Matthew McConaughey qui vit la plus belle année de toute sa carrière.

Killer Joe c’est un film qui s’amuse avec les conventions et les genres qu’il bouscule allègrement. C’est le film d’un vieux roublard qui a la bonne idée de se prendre pour un jeune loup en y apportant toute sa maîtrise. Car c’est bien en cela que Killer Joe impressionne le plus, sa maîtrise, qui derrière le vernis de la folie douce laisse apparaître une mécanique impeccable, celle des grands cinéastes conteurs. Avec moins de deux heures au compteur, Killer Joe va à l’essentiel, ne s’embarrasse d’aucune fioriture, comme en témoigne sa séquence d’ouverture sous forme de seau d’eau dans la poire au réveil, du genre « réveille-toi, tu vas vivre une journée comme tu n’en as jamais vécu ». En cinq minutes il pose les bases, le film sera noir comme le ciel, poisseux comme cette maison dégueulasse, extrêmement cru (la belle-mère Sharla (Gina Gershon) qui ouvre la porte à Chris (Emile Hirsch) avec son pubis à l’air au niveau de son visage), violent et bavard. Une vraie pièce de théâtre à laquelle William Friedkin apporte une dynamique propre au cinéma, celle des images. La surprise est que si ses précédents films ne dépeignaient pas nécessairement une humanité toute rose, on était loin de se douter qu’il en viendrait à signer un portrait aussi sombre. Car Killer Joe scrute l’être humain dans ce qu’il a de plus noir tout en malmenant les notions de bien et de mal, les remplaçant généralement par le mal et le encore plus mauvais. Et quoi de mieux pour ausculter les origines du mal qu’une famille de dégénérés exemplaire ? Il y a tout dans la famille Smith. Le père est un gros loser, la mère qui a quitté le foyer est une tarée qui voulait tuer sa fille, la belle-mère est une trainée vulgaire, la fille est une lolita simplette fan de kung-fu et le fils est un petit voyou criblé de dettes. Et comme si ce n’était déjà pas assez, il fait entrer dans cet univers le fameux Killer Joe, un flic pas net qui fait quelques extras en assassinant des gens. En somme on part d’une sorte de portrait bien glauque d’une famille white trash dans lequel on fait intervenir un personnage déclencheur façon Théorème ou Visitor Q. Personnage qui intègre le récit par la porte d’une intrigue improbable toute droit sortie d’un polar des frères Coen, cinéastes avec lesquels Killer Joe entretient un véritable air de famille, jusqu’à ce que tout dérape pour embrasser des excès en tous genres. Ainsi, celui qui est toujours oublié au moment de traiter le Nouvel Hollywood, alors qu’il en était l’un des piliers, se glisse avec une facilité déconcertante dans une des générations suivantes, celle des Coen/Tarantino.

William Friedkin touche ainsi à un cinéma qu’on ne lui connaissait pas, à la fois très noir, presque misanthrope, mais qui compense ses excès glauques par un humour noir extrêmement marqué et salutaire. Killer Joe évolue ainsi entre deux eaux, entre une vision terrifiante de l’humanité et le délire pulp amoral. Ce tissu complexe trouve son paroxysme dans LA scène-choc du film, une des scènes les plus incroyables de l’année à base de pilon de poulet, et qui crée un malaise autant par sa violence pas loin d’être insoutenable que par ce qu’elle provoque de paradoxal chez le spectateur perdu entre l’horreur de la torture physique et morale et la jouissance malsaine d’un tel spectacle. Les notions de morale sont au centre de Killer Joe, de la vengeance pure à la punition/humiliation (le personnage mérite d’être puni, c’est une évidence, mais de cette façon aussi monstrueuse ?). Le film revisite ainsi des motifs classiques du cinéma dit subversif qu’il se réapproprie pour construire cette fable pas comme les autres, entre polar finement ciselé et stylisé comme jamais et comédie de mœurs douteuse sur les bords. Au centre de la tempête, il y a Killer Joe (Matthew McConaughey), personnage presque fantomatique dans un premier temps, iconisé à mort lors de sa première apparition à grands coups de gros plans multipliés sur les détails de sa tenue avant de dévoiler son visage, qui vire du tueur méthodique et glacial au gros psychopathe en puissance. Et en contrechamp on trouve le personnage de Dottie (Juno Temple) que Friedkin qualifie de Cendrillon moderne et qui n’est autre qu’une version white trash de la nymphette Lolita. Encore plus que la séquence du poulet, c’est bien la relation entre Dottie et Joe qui dérange, ce dernier, entre Humbert Humbert et le chef de famille de Massacre à la tronçonneuse, cherchant à construire un cocon familial idéal et dégénéré.Tout cela permet à William Friedkin de s’amuser avec le spectateur, le plaçant dans des situations souvent embarrassantes, quand il filme Dottie comme un objet sexuel interdit comme quand il détourne les relations de pouvoir et de domination entre les différents personnages.

Friedkin fait littéralement exploser la cellule familiale, chaque minute un peu plus jusqu’à ce dernier acte complètement désinhibé et fou, qui convoque autant le chef d’œuvre de Tobe Hooper mentionné plus haut que Funny Games ou True Romance. Avec Killer Joe, il réussit une synthèse improbable entre le cinéma de la révolte des années 70 et celui, plus léger mais tout aussi brutal, des années 90, pour en tirer une sorte de diamant noir à la fois jubilatoire et tétanisant. Et s’il est aussi brillant, c’est que le film bénéficie d’un travail d’écriture de haut vol, aussi bien au niveau de la narration maîtrisée de bout en bout que des très nombreux dialogues. En résulte un film à la trame simple mais jamais simpliste, et aux personnages vraiment complexes et jamais figés. De plus, il y aménage de multiples et saines respirations en maniant avec brio un humour ravageur qui permet d’atténuer et de digérer le choc. Pour parvenir à ses fins, Friedkin développe une mise en scène plutôt classique mais efficace, avec un découpage précis et une photographie très travaillée qui plonge parfois le film dans le genre horrifique lors des séquences de nuit pluvieuse (c’est le vétéran Caleb Deschanel, DP sur La Passion du Christ ou Traqué, qui s’est chargé de la photo), le tout adoptant quelques coquetteries toujours bien senties pour souligner la descente aux enfers (au moment où tout dérape de façon définitive, à coups de jump cuts et de jeu sur les focales). Derrière sa violence outrancière, que le réalisateur n’hésite pas à filmer frontalement à l’image du passage à tabac de Chris, plein cadre, Killer Joe est un film extrêmement raffiné. Une sorte d’élégance qui provoque tout autant le malaise que ce qui se déroule dans le cadre, comme lors de la première soirée entre Joe et Dottie, et qui donne aux acteurs, tous formidables, un terrain de jeu idéal. Si Emile Hirsch confirme à nouveau tout le bien qu’on pouvait penser de lui, tout comme Juno Temple qui n’en finit pas d’impressionner par son aura et qui bénéficie là d’un rôle à la hauteur de son talent, et central, c’est Matthew McConaughey qui crève l’écran. l’acteur brise avec fracs son image de beau gosse et campe un ange exterminateur bluffant, et fait entrer Killer Joe Cooper au panthéon des figures masculines majeures du cinéma de William Friedkin, aux côtés de Popeye, Jackie Scanlon, Steve Burns et Richard Chance. Impressionnant.

FICHE FILM
 
Synopsis

Chris, 22 ans, petit dealer de son état, doit absolument trouver 6 000 dollars s’il veut sauver sa peau. Son seul espoir : les 50 000 dollars de l’assurance-vie de sa crapule de mère. Mais qui va se charger du sale boulot ?
Killer Joe, flic le jour, tueur à gages la nuit, est appelé à la rescousse. Mais il se fait payer d’avance et Chris n’a pas un sou en poche. Il tente de négocier. En vain. Joe refuse de discuter, il a des principes… jusqu’à ce qu’il rencontre Dottie, la charmante soeur de Chris.
Alors Killer Joe veut bien qu’on le paye sur le fric de l’assurance si on le laisse jouer avec Dottie…