Kill List (Ben Wheatley, 2011)

de le 05/09/2011
 
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Étrange Festival 2011 : Compétition Internationale.

Cela faisait quelques temps que le cinéma de genre britannique ne nous avait pas mis une bonne grosse claque, malgré les petites bombes dont il accouche à intervalles plus ou moins réguliers. C’était que tout le monde se préparait sans doute pour Kill List, second film d’un fou furieux nommé Ben Wheatley, le genre de type dont on est bien content qu’il ait trouvé le cinéma comme catharsis. Plus sérieusement, Kill List est une de ces bombes atomiques qu’on sentait un peu venir mais qui parviennent quand même à nous mettre une grosse gifle, car il est tout simplement imprévisible. Multipliant les genres, thématiques et approches graphiques, Kill List est une de ces pépites dont seul le cinéma anglais a le secret, une oeuvre insaisissable mais fascinante, qui tient le spectateur en respect et à distance tout en l’accrochant irrémédiablement, avant de le malmener de la plus cruelle des façons et de lui faire vivre quelque chose d’exceptionnel. Kill List n’est pas simple à aborder, tout comme il n’est ni simple ni agréable à vivre, car il nécessite confiance et abandon pour ne pas laisser perplexe dans son final venu d’une autre planète. Mais même s’il perturbe, il s’impose comme une réussite incontestable, tout aussi outrancière et folle que parfaitement construite. Un choc.

Il y a trois films dans Kill List, à priori immiscibles et dont la présence est le fruit d’un mélange des plus subtils. Le film s’ouvre sur un genre très anglais, le film social, avec mise en perspective d’un couple à la dérive et du passé du mari, visiblement traumatisé par la guerre. Jouant sur des figures classiques avec une maîtrise tout à fait digne de Ken Loach, il aborde autant de réels problème sociaux qu’il s’approche d’une certaine réflexion politique et économique. Mais Kill List n’est pas vraiment le genre de film à rester sur des rails pour un voyage tranquille. Et c’est la raison pour laquelle il bascule vers le polar à l’anglaise, abandonnant toute forme d’humour pour adopter le ton de l’ultra-violence. La notion de couple s’efface au profit de l’amitié virile, l’échec social et familial laisse sa place à la folie furieuse et plus le film avance, plus les bas instincts semblent prendre le dessus et guider le personnage principal de Jay. D’une efficacité redoutable, doté aux scènes d’une violence absolument inouïe (la plus belle scène de marteau depuis Old Boy, en attendant Drive), tendu comme ce n’est pas permis, le film semble trouver sa voie, celle du polar ultra-noir et sans concessions multipliant les scènes chocs et excès de violence. Pourtant il bascule à nouveau dans son dernier acte. Donnant enfin du sens à quantité de détails à priori insignifiants dans toute l’intrigue qui précédait, le final de Kill List embrasse complètement l’héritage fantastique du cinéma de genre anglais, avec en tête les figures essentielles du cinéma gothique de The Wicker Man au Grand inquisiteur, deux chefs d’oeuvres auxquels il paye son hommage. Dans un premier temps la pilule a du mal à passer tant la dernière partie aborde la rupture de façon brutale, puis les pièces du puzzle imposent leur logique et la construction de Kill List se montre virtuose. Il y a dans ce récit pas commun comme une réminiscence de vieux contes et légendes, dans le combat et la renaissance de son personnage, son attrait pour le mal dans ce qu’il a de plus violent. Une véritable modernisation de mythes anciens en somme, prenant la forme d’un film coup de poing qui n’a que peu de chances de laisser indifférent.

Par ailleurs, cet aspect de légende se retrouve dans la construction même du récit et son découpage en chapitres portant les noms des personnages cibles de l’ange du mal. Un montage qui participe à créer le malaise global du film et son identité difficilement définissable. Si l’ensemble s’avère au final d’une cohérence absolue, après nous avoir sérieusement secoués, il convient de signaler qu’il comporte de véritables tours de force. La scène du marteau donc, dont il est assez compliqué de définir le plan de coupe, comme c’était d’ailleurs le cas avec la séquence de la jambe découpée dans Cannibal Holocaust, mais également toute une progression dans des souterrains qui crée un trouble entre suspension du temps, tension à la limite du supportable, et une beauté des images surprenante. Il n’y a donc pas que Guillermo Del Toro qui soit capable de filmer des égouts. Il y aurait encore tant de chose à dire sur cette merveille d’une richesse insoupçonnable, littéralement portée par Neil Maskell. C’est la nouvelle preuve irréfutable que le cinéma anglais est un des plus vivants d’Europe, et que Ben Wheatley, avec sa maîtrise insensée du mélange des genres, risque bien d’inscrire son nom dans l’histoire de ce cinéma s’il continue sur cette lancée.

FICHE FILM
 
Synopsis

Meurtri dans sa chair et son esprit au cours d'une mission désastreuse à Kiev huit mois plus tôt, Jay, ancien soldat devenu tueur à gages, se retrouve contraint d'accepter un contrat sous la pression de son partenaire Gal et de sa femme, Shen. Jay et Gal reçoivent de leur étrange nouveau client une liste de personnes à éliminer. A mesure qu'ils s'enfoncent dans l'univers sombre et inquiétant de leur mission, Jay recommence à perdre pied : peur et paranoïa le font plonger irrémédiablement au cœur des ténèbres.