Kaboom (Gregg Araki, 2010)

de le 15/09/2010
 
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Araki a déjà 51 ans mais ne veut pas grandir, c’est le constat qui s’impose film après film. Tel Larry Clark dans un tout autre registre, le réalisateur de Los Angeles soigne son syndrome de Peter Pan en continuant à s’intéresser aux adolescents, son sujet unique et favori. Ses deux films précédents marquaient une sorte de rupture, deux films qu’il n’a pas écrit. Tout d’abord son chef d’oeuvre Mysterious Skin, film choc et errance dangereuse d’un Joseph Gordon-Levitt en état de grâce, puis Smiley Face, gentille farce avec Anna Faris complètement stone du début à la fin, un road movie de fumeur d’herbe délirant mais assez vain. Comme on pouvait s’y attendre après ces égarements, Gregg Araki souhaitait effectuer son retour aux sources, celles qui ont fait le réalisateur qu’il est devenu. Et ces bases tiennent en trois films indépendants constituant la trilogie de l’apocalypse adolescente: Totally F***ed Up, the Doom Generation et Nowhere. 3 films indispensables pour comprendre Araki qui s’en rapproche et régresse quelque peu avec son Kaboom présenté cette année en séance de minuit au festival de Cannes. Il retrouve son style si reconnaissable en mélangeant joyeusement les genres pour accoucher d’un film hybride qui mixe allègrement teen comédie, thriller psychologique, errance métaphysique de personnages en pleine recherche d’eux-mêmes et grand n’importe quoi nanardesque. On aime ou on déteste, difficile d’y rester insensible. Gregg Araki redevient poseur et retrouve ses sujets de prédilection: les jeunes ados en quête d’expériences sexuelles, le complot, les apparitions étranges, mais signe un film relativement impersonnel même s’il va jusqu’au bout de son délire.

Une introduction onirique qui rappelle celle de Nowhere, Araki distille rapidement une ambiance étrange, avant même de présenter ses personnages. On navigue en pleine science-fiction étrange façon Southland Tales, en moins profond tout de même, ou moins perché c’est au choix. On pense tout de même beaucoup au film de Richard Kelly, jusque dans son final nihiliste et porteur de culte. Pour le reste le film se scinde en deux parties qui n’ont à priori rien à voir. Tout d’abord l’aspect teen comedy, de loin le plus intéressant et riche. On y suit les pérégrinations de Smith et Stella, deux adolescents aux moeurs libérées et en recherche d’expériences sexuelles nouvelles. Araki trouve le bon ton en n’enfermant pas ses personnages dans des orientations sexuelles bien définies. Ici les hétéros deviennent des symboles gays et tout le monde couche avec tout le monde. S’en ressent un profond désir de liberté afin de ne pas se poser de limites morales (imposées par la politique) avec en point de mire un portrait réaliste de la jeunesse américaine des campus universitaires. C’est efficace même si on reste assez loin du succès des Lois de l’Attraction de Roger Avary. L’ensemble traité avec légèreté et justesse ne peine pourtant pas à convaincre.

L’autre aspect de Kaboom est moins réjouissant. Gregg Araki revient à une sorte de thriller paranoïaque aux influences diverses, de David Lynch (Twin Peaks en tête) à Richard Kelly (on ne se sort pas les apparitions du lapin géant de Donnie Darko de la tête). Les deux réalisateurs ayant des univers assez proches, il en résulte un sentiment de presque déjà vu pour Kaboom. La quête identitaire se mélange à une intrigue paranoïaque où la théorie du complot flirte avec un message de fin du monde sectaire. On ne sait plus trop où va le réalisateur, et c’est tant mieux. On aime à se perdre dans ses délires sous psychotropes quand il fait se télescoper toutes formes de sexualités, pimentant le tout avec une dose de fantastique complètement assumé. À tel point qu’on a parfois l’impression d’être devant le nanar de luxe d’un artiste drogué qui aurait un peu trop forcé la dose lors de l’écriture de son scénario. Sauf que quand arrive le dernier acte, tout rentre dans l’ordre et souligne que finalement la trame générale n’était pas si folle que ça. En expliquant absolument tout, ou presque, Gregg Araki fait une grossière erreur. Le fantastique s’évapore, il ne reste plus qu’une vague manipulation un peu débile déguisée en histoire de famille et en fable religieuse, c’est un peu dommage.

Gregg Araki emballe le tout avec style, peut-être un peu trop. Ralentis, gros plans, effets de style dans tous les sens lors des prises de drogues, l’ensemble possède une patine qu’on pourrait bien qualifier de publicitaire tant la mise en scène est ultra travaillée. Araki sait ce qu’il fait et à qui il s’adresse, et rien de tel qu’une réalisation flashy pour séduire le jeune public qui criera au génie alors qu’il recycle beaucoup d’idées venant d’ailleurs. Et si le ton parait très libre, que ce soit dans l’illustration de toutes les jouissances possibles, il est clair qu’en lorgnant méchamment du côté de son Nowhere dont il signe presque un remake moderne, le réalisateur parait beaucoup plus sage et plus optimiste que par le passé. Un peu comme si la noirceur de sa trilogie de l’apocalypse laissait la place à un délire pop assez inoffensif derrière son vernis acide. Araki n’écorche plus vraiment la société adolescente, il l’utilise pour illustrer son petit jeu qui sent le sexe et les bonbons haribo. C’est par contre un véritable plaisir au niveau du casting, Araki étant un merveilleux directeur d’acteurs. En tête Thomas Dekker, symbole diablement sexy et charismatique qui prend là la relève de l’acteur fétiche du cinéaste, James Duval, qui interprète ici un messie rasta. Autour d’eux, un casting féminin des plus séduisants, avec au-dessus de tous Juno Temple, fascinante.

[box_light]Après deux films moins personnels, mais dont Mysterious Skin continue de marquer les mémoires, Gregg Araki revient à ses premières amours avec Kaboom. Faisant un écho évident à sa trilogie de l’apocalypse adolescente, Kaboom est un délire amusant et parfois complètement fou mais qui s’avère au final bien trop sage pour convaincre d’un véritable retour aux affaire du cinéaste. Entre comédie adolescente, récit initiatique et thriller paranoïaque, Araki hésite et préfère le dernier. L’ensemble est loin d’être déplaisant, on rigole même beaucoup devant ses délires perchés et sa faculté à aller jusqu’au bout du truc sans craindre le ridicule. Mais il reste un arrière-goût de déception tout de même.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Smith mène une vie tranquille sur le campus - il traîne avec sa meilleure amie, l’insolente Stella, couche avec la belle London, tout en désirant Thor, son sublime colocataire, un surfeur un peu simplet - jusqu’à une nuit terrifiante où tout va basculer. Sous l’effet de space cookies ingérés à une fête, Smith est persuadé d’avoir assisté à l’horrible meurtre de la Fille Rousse énigmatique qui hante ses rêves. En cherchant la vérité, il s’enfonce dans un mystère de plus en plus profond qui changera non seulement sa vie à jamais, mais aussi le sort de l’humanité.