Johnny Mad Dog (Jean-Stéphane Sauvaire, 2008)

de le 12/08/2010
 
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Alors que sa courte carrière de grand espoir du cinéma français enragé semble très loin derrière lui, et qu’il accumule des grosses productions sans âme sur lesquelles il n’a aucun contrôle, et au delà de ses apparitions publiques qui frisent de plus en plus le ridicule quand elles n’y plongent pas complètement, Mathieu Kassovitz produit aussi des films. Et on peut dire qu’il sait flairer quelques bons coups car il a tout de même associé son nom au film hongrois White Palms, aux merveilles grolandaises Avida et Louise-Michel et à ce Johnny Mad Dog qui fut un des chocs du Festival de Cannes en 2008. À la réalisation on retrouve Jean-Stéphane Sauvaire qui signe là son premier long métrage de fiction après un documentaire choc sur la violence en Colombie, Carlitos Medellin. Il poursuit dans la voie qu’il s’était ouverte sur cette première expérience en explorant encore plus profondément une thématique terrible, celle des enfants face à la violence. Et quoi de plus puissant que le sujet des enfants soldats. Des enfants arrachés à leurs familles, conditionnés par la violence, par des idées qu’ils ne comprennent pas, abreuvés d’idéologies dégueulasses. Et si Johnny Mad Dog se déroule au Libéria même si cela n’est jamais mentionné, il nous parle de tous ces gosses de par le monde et notamment en Afrique qui souffrent de ces pratiques. Mais on le sait, un sujet aussi fort soit-il ne fait jamais un film, et Jean-Stéphane Sauvaire le sait également. Devant son film coup de poing on pense plus à Ezra qu’à Blood Diamond pour représenter le coeur meurtri de l’Afrique, on est devant une oeuvre fortement engagée, sans tabous, mais surtout devant une véritable oeuvre de cinéma. Grand film.

Un peu comme si les gamins gangsters de la Cité de Dieu laissaient leur place à des enfants soldats, le choc est de ce niveau, l’esthétique ultra (trop?) travaillée de Meirelles en moins, la brutalité froide en plus. Venant du documentaire et sans aucun doute appuyé par une connaissance du sujet sans failles, Jean-Stéphane Sauvaire ne prend pas de gants au moment de nous plonger dans l’horreur humaine. Seulement quelques minutes sont passées et déjà il nous ferait presque détourner le regard. Voir un enfant tenir une arme à feu est toujours aussi difficile à accepter, le voir s’en servir tient de l’inacceptable, et tout ceci sans nous perdre dans une séquence d’exposition qui n’a de toute façon pas sa place. Le choix du réalisateur est de nous immerger immédiatement dans les atrocités se déroulant sur le continent africain et il nous prend à la gorge pour ne plus nous relâcher qu’une fois le générique de fin apparu. Johnny Mad Dog est construit comme un film de guerre, il en suit les principales lignes: enrôlement, formation, combat. Mais sont mis en parallèle deux destins, celui de Johnny chef militaire et de Laokole, une jeune fille qui tente de survivre aux massacres.

Rien ne nous est épargné, des meurtres d’enfants aux fusillades aveugles, de cette façon crasse qu’on les généraux peu scrupuleux d’une quelconque morale de bourrer le cerveau de ces enfants avec des idées absurdes. Les fournir en drogues en tous genres, utiliser des balles à blanc pour leur faire croire à leur invincibilité, les priver de toute éducation autre que militaire, on rejoint le mode de fonctionnement de tous les endoctrinements. Contrôler des personnes innocentes, n’ayant pas encore acquis les repères nécessaires pour différencier le bien du mal, exploiter leur inculture, ce sont toujours les mêmes recettes malheureuses. Ainsi on va suivre Johnny et ses troupes avancer dans le bruit, le sang et la fureur, pendant que Laokole fuit pour rester en vie. Point de trop plein de manichéisme ou de ton pleurnichard comme on aurait pu le craindre. Oui ces enfants sont des victimes mais leur enfance a été souillée et ils ne sont plus que des machines à tuer, le mal incarné dans des regards innocents. Le décalage entre leurs actes barbares et leurs tenues enfantines symboliques (une robe de mariée, des ailes de papillon…) en devient douloureux. Le réalisateur évite avec justesse la lourdeur du jugement moral et se concentre sur les faits, bruts et douloureux.

En étant tatillon on pourrait dire qu’il se perd dans la dernière partie, profitant de l’espoir de rédemption illusoire pour attiser un gros retour de flamme. Mais cela est de l’ordre du détail anecdotique car Johnny Mad Dog est un film avant tout très honnête et lucide sur une situation catastrophique dont le continent africain souffre en permanence quelque part. On est clairement devant un film qui derrière une imagerie et quelques outils de fiction se veut avant tout un constat proche du véritable documentaire. Mais visuellement c’est une oeuvre de pur cinéma où se côtoient des instants de pure violence frontale, sadique ou insoutenable, des moments de doute, de suspens et d’angoisse pure, mais aussi des scènes remplies d’une poésie qui souffle comme une bouffée d’air pur dans un ensemble où la tension devient parfois irrespirable. Sauvaire réussit son pari en livrant un film très dur pour le spectateur, le genre de portrait terriblement réaliste dont on ressort changé tant il est noir.

Il faut dire que dans un soucis de réalisme, l’ensemble des acteurs sont tous des amateurs mais surtout ce sont d’anciens enfants soldats ayant vécu cet enfer et ces manipulations dégueulasses, le propos n’en est que plus criant de vérité et révoltant. C’est une oeuvre très puissante que nous a livré Jean-Stéphane Sauvaire, d’un calibre vraiment inhabituel en France.

[box_light]Johnny Mad Dog est ce qu’on appelle un film coup de poing, une grosse claque dans la gueule du spectateur. Criant de réalisme, à la lisière du documentaire, on assiste à une succession de portraits d’un pessimisme terrible doublé d’un récit guerrier sans fioritures. S’il souffre bien de légères maladresses en particulier dans sa narration, Johnny Mad Dog est pourtant une oeuvre essentielle, difficile à digérer, brutale et déprimante, mais bien nécessaire et construite avec amour et honnêteté.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Afrique, en ce moment même. Johnny, 15 ans, enfant-soldat aux allures de rappeur, armé jusqu'aux dents, est habité par le chien méchant qu'il veut devenir. Avec son petit commando, No Good Advice, Small Devil et Young Major, il vole, pille et abat tout ce qui croise sa route. Des adolescents abreuvés d'imageries hollywoodiennes et d'information travestie qui jouent à la guerre... Laokolé, seize ans, poussant son père infirme dans une brouette branlante, tâchant de s'inventer l'avenir radieux que sa scolarité brillante lui promettait, s'efforce de fuir sa ville livrée aux milices d'enfants soldats, avec son petit frère Fofo, 8 ans. Tandis que Johnny avance, Laokolé fuit... Des enfances abrégées, une Afrique ravagée par des guerres absurdes, un peuple qui tente malgré tout de survivre et de sauvegarder sa part d'humanité.