John Dies at the End (Don Coscarelli, 2012)

de le 17/11/2012
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Paris International Fantastic Film Festival 2012 : Film d’ouverture.

Après 10 ans d’absence, le génial et peu prolifique Don Coscarelli revient en adaptant un serial distribué sur le net aux alentours de la sortie de  Bubba Ho-Tep. John Dies at the End est un fourre-tout insupportable ou génial, qui tente l’impossible en tentant de ramasser un récit foisonnant au sein d’un film trop court, un film de drogués aux accents surréalistes et cronenbergiens qui semble parfois sorti de l’esprit de Hunter S. Thompson et une aventure délirante entre rêve et réalité. C’est foutraque mais d’une telle générosité et d’une telle cohérence dans l’excès qu’il est bien difficile d’y résister.

Don Coscarelli n’a jamais rien fait comme les autres, qu’il s’agisse de ses traumatisants Phantasm, de l’improbable Dar l’invincible ou du sublime Bubba Ho-Tep, il n’a cessé d’évoluer en marge d’un système, face auquel il a bien dû se plier quelques fois pour payer ses factures (le méconnu, peu original mais très efficace Survival Quest avec Lance Henriksen). Le plus intéressant dans tous ces films est le rapport entretenu avec l’imaginaire et le rêve. C’est bien entendu le cœur de Phantasm qui ouvrait déjà sur des dérives surréalistes dans son ambiance onirique et ses débordements violents, voire gores. Si les liens entre les deux films ne sont pas les plus évidents, il semblerait bien que John Dies at the End se situe dans le même univers que Bubba Ho-Tep. Un univers dopé au fantastique, qui répond aux mêmes codes, et qui se voit traité de façon très proche en termes de mise en scène. Pour autant les deux films sont radicalement opposés. Là où le précédent puisait de son récit délirant une essence bouleversante sur la vieillesse, sur les héros, son dernier film ne transcende pas le cadre de la série B outrancière et parfois incompréhensible. Ce qui ne l’empêche pas d’être un exercice de style extrêmement stimulant.

John Dies at the End est un film de défonce qui reprend les règles du genre, à savoir deux potes à l’activité professionnelle plutôt réduite, une drogue surpuissante, une galerie de personnages travestis par les effets psychotropes et une quête généralement improbable. Le film bénéficie d’un univers foisonnant, directement hérité des écrits de David Wong, tellement foisonnant que John Dies at the End ressemble à une longue séquence d’exposition qui se rend compte un peu tard qu’un scénario nécessite de véritables enjeux. Et quand ils apparaissent, le film semble tourner à vide. Il y a un réel problème d’écriture qui rend l’ensemble parfois indigeste, et ce même si l’éclatement de la structure narrative et la déconstruction de la temporalité permet de maintenir l’attention d’un spectateur quelque peu malmené. La beauté du film, en même temps que sa limite, est de ne pas dévoiler où il veut en venir. Il en résulte quelque chose d’inclassable, une sorte de variation pop du Festin nu de William S. Burroughs, ainsi que du film éponyme de David Cronenberg. On pense beaucoup au réalisateur canadien d’ailleurs, dans sa période très excessive et le bestiaire qu’il a pu développer alors, une approche charnelle de l’horreur avec une étrange créature qui n’est pas sans rappeler celle de The Thing de Carpenter. A vrai dire, John Dies at the End a tout de l’anomalie cinématographique et semble provenir d’une autre époque, et à la différence du Detention de Joseph Kahn, il n’a pas besoin de multiplier les références dans le cadre pour montrer son appartenance au courant des 90’s. A l’image de ses personnages qui rompent les frontières du temps et de l’espace grâce à leur sauce soja, le film échappe ainsi à toute règle préétablie, à toute case dans laquelle on serait tenté de le ranger, et tant mieux. C’est un film qui fait plier la réalité, dopé par la mise en scène très ludique de Don Coscarelli qui joue pour l’essentiel avec le principe de perception et met ainsi en place une ambiance assez singulière. Si on pourra lui reprocher une gestion du rythme pour le moins discutable, il n’empêche que John Dies at the End développe quelque chose de rare : du cinéma libre et qui tente par tous les moyens de perturber son public.

Dans les faits, cela se traduit par un humour ravageur, parfois à la limite de l’abstraction, qui, le temps d’une rupture de ton brutale, se transforme en une forme d’horreur gore inattendue. Ce sont des personnages secondaires qui semblent majeurs, auxquels on s’attache immédiatement, et qui disparaissent tout à coup, créant une terrible frustration (Doug Jones et Clancy Brown y sont tellement géniaux qu’ils mériteraient un film rien que pour eux). C’est un hot-dog qui s’utilise comme téléphone, c’est un monstre constitué de morceaux de viande et de charcuterie tout droit sorti d’une production Sushi Typhoon, c’est une moustache qui se transforme en chauve-souris, un monolithe noir ou un univers parallèle dans lequel règne la secte d’Eyes Wide Shut. John Dies at the End est un film fou, un truc inclassable qui aurait pu être le résultat d’une relecture des Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin par Gregg Araki, qui manie autant le paradoxe temporel que l’expérience extracorporelle, le tout assaisonné d’éléments tenant du pur surréalisme. Les drogues y sont vivantes, les chiens y sont capable de conduire un pick up, les poignées de porte peuvent s’y transformer en pénis et les démons y règnent en maîtres. Le souci est que tout cela est tout de même franchement bordélique et peine à construire un récit concret. John Dies at the End prend le temps pour mettre en place un univers incroyable mais ne l’explore qu’en toute petite partie, préférant jouer à fond la carte du grand n’importe quoi extrêmement généreux, au risque que le spectateur finisse par complètement perdre pied. Sorte d’expérience interactive des effets d’une drogue surpuissante ouvrant les portes de la perception, John Dies at the End manque sans doute de rigueur mais ni de style ni d’idées saugrenues, tout en proposant une vision assez géniale du buddy movie sous LSD dans lequel tous les délires sont tout à coup possible. A ce titre la narration chaotique et la mise en scène sophistiquée de Don Coscarelli sont en totale symbiose avec le propos, ce qui n’est pas la moindre des qualités.

FICHE FILM
 
Synopsis

John et Dave, deux jeunes losers attachants, vont tester le pouvoir d’une drogue surpuissante, la « Soy Sauce », et découvrir une réalité alternative peuplée de démons...