Je suis un no man’s land (Thierry Jousse, 2010)

de le 25/01/2011
 
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Il y a dans Je suis un no man’s land deux éléments annonciateurs de la catastrophe: la présence derrière la caméra d’un très respectable critique de cinéma (ancien rédacteur en chef aux cahiers du cinéma, auteur d’ouvrages passionnants sur David Lynch et Wong Kar Wai, pas un amateur donc) et la présence devant la caméra d’un chanteur en pleine gloire (même si « chanteur » dans ce cas précis c’est assez discutable). Il y a bien entendu des exceptions qui confirment la règle selon laquelle il s’agit là de deux tares mais généralement, quelqu’un qui possède un vrai talent pour parler d’un film n’en a pas forcément pour en réaliser un et un type qui fait le pitre sur scène et compose n’est pas forcément capable de faire l’acteur. Je suis un no man’s land en est la triste démonstration. Ce projet hautement improbable pour lequel Thierry Jousse, après son premier long métrage prometteur (Les Invisibles avec Laurent Lucas), retrouve son ami Philippe Katherine qui l’accompagne depuis un bout de temps dans sa reconversion cinématographique, se tire une balle dans le pied en vantant haut et fort son statut approprié de film OVNI tout en oubliant que toute expérience de cinéma ne doit pas oublier d’être un vrai film. Il y a quelques idées et scènes sympathiques dans ce non-film à la gloire du chanteur, mais dans l’ensemble c’est un récit initiatique raté, une comédie pas drôle et un film assez mal foutu. On l’avait senti venir.

Il faut dire qu’à partir du moment où on ne porte pas vraiment Philippe Katherine dans son coeur, sans pour autant nier son statut de poil à gratter et de créateur d’univers barge au sein d’une production musicale française médiocre, Je suis un no man’s land, trip tout de même hyper égocentré, laisse de marbre. Le film n’en est pas pour autant complètement méprisable. Ainsi le premier acte laisse bon espoir avec sa relecture bizarre de Misery de Rob Reiner, mettant en scène ce chanteur séquestré par une groupie inquiétante. Sauf que par la suite le film enchaîne sur un grand n’importe quoi pas toujours séduisant, pour ne pas dire presque jamais. Dans une nuit américaine mal mise en lumière, Philippe Katherine se paume dans une forêt et son errance nous ramène à un passé comique pas forcément légendaire, à savoir La Soupe aux choux de Jean Girault, sans les grimaces de Louis De Funès ou les pets de Jacques Villeret. Le tout dans une ambiance onirique qui ne parvient jamais à nous conquérir, malheureusement.

À vouloir jouer le mélange des genres, du conte initiatique à la comédie loufoque, en passant par le drame intime et le fantastique léger (un vague souvenir de Un Jour sans fin), Thierry Jousse se plante. Par manque de moyens ou tout simplement de talent, il s’évertue à vouloir créer un univers régi par ses propres règles mais la sauce ne prend jamais. Car à y regarder de plus près, le récit est bien trop classique pour cadrer au ton décalé mais surtout à aucun moment il ne parvient à imprimer un quelconque rythme à son film. Dans Je suis un no man’s land les séquences s’étirent plus que de raison, mais sans raison justement, dans un but tristement vain qui finit par agacer. Le pire, c’est que la folie étrange de l’introduction se dilue de plus en plus jusqu’à obtenir quelque chose d’atrocement plat, malgré la tendresse évidente qui s’en dégage. Ainsi que retiendra-t-on d’autre que les séquences partagées entre Philippe et ses parents? Pas grand chose car ce sont bien les seules qui sonnent juste dans un ensemble bien trop artificiel. On dira que c’était le but recherché, et c’est sans doute vrai, sauf que ça ne fonctionne pas.

Car Je suis un no man’s land, en plus de perdre de l’intérêt narratif au fil des bobines, et un film visuellement très moche. Thierry Jousse a beau travailler ses cadres, on ne lui adressera aucun reproche là-dessus, la photographie hideuse et les effets de montage d’un autre temps finissent de ramener le film au niveau des pires sitcoms. Là encore on dira que c’était le but, pour créer le décalage. Il n’empêche que c’est moche, quoi qu’on en dise pour justifier cette horreur. À l’écran Philippe Katherine est loin de convaincre par ses talents d’acteurs. Si son comportement lunaire séduit par intermittence, à chaque fois qu’il ouvre le bouche c’est une catastrophe tellement rien ne sonne juste. Est-ce lui ou la direction d’acteurs qui est en cause? On se le demande quand on voit Julie Depardieu et Jean-Michel Portal complètement à côté de leurs pompes… Cependant, Jackie Berroyer, Aurore Clément ou Judith Chemla sont pour leur part relativement justes dans leurs rôles. Mais dans l’ensemble, c’est bien pauvre en intérêt tout ça.

[box_light]La sortie de ce film suivant finalement d’assez près le nouvel album de Philippe Katherine laissait déjà planer un sérieux doute quant à l’intégrité de la manœuvre. À la vue de la chose il est clair que Je suis un no man’s land est un film essentiellement à la gloire du chanteur en odeur de sainteté et qui essaye de jouer à fond la carte décalée du film-OVNI. Sauf que contrairement à ce qu’en aurait fait Quentin Dupieux par exemple, le résultat a beau être sincère et parfois attachant, il n’empêche qu’il est surtout très mauvais. Assez mal réalisé comme un vieux sitcom, assez mal joué, mal photographié, pas très bien écrit, Je suis un no man’s land est un beau ratage qui ne trouve jamais le ton juste entre les genres qu’il aborde et manque cruellement de rythme. D’autant plus que la folie loufoque mise en avant s’évapore bien trop vite…[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Philippe est chanteur et dans l’existence d’un chanteur, il y a des moments où tout s’accélère surtout quand une groupie déjantée, des parents délaissés, une ornithologue lunaire et un ami d’enfance coriace conspirent à vous compliquer la vie… Comment en sortir ? "En fait, tout a commencé après mon concert d’hier soir... je me retire dans ma loge, normal, pour me reposer... une ancienne connaissance me rejoint et m’invite à diner.... je me retrouve chez elle, mais en pleine campagne... du genre perdue au milieu de nulle part.... et là il y a un truc un peu spécial... je vous passe les détails... mais je suis obligé de m’enfuir... je crois que j’ai jamais autant couru que ce soir-là... Puis je tombe sur un cheval... dangereux... irascible... je marche pendant des heures dans la forêt, et tout à coup, je me retrouve là où j’habitais quand j’étais petit ! je vois deux vieux... en pyjama... mes parents... c’est trop, j’ai une sorte de syncope... Le lendemain, ma mère me réveille.... A ce moment, j’angoisse car je pense que je vais rater le car pour l’école... Bizarre, non ?"