Je n’ai rien oublié (Bruno Chiche, 2010)

de le 30/03/2011
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Traiter la maladie d’Alzheimer au cinéma n’est pas chose aisée. Une mauvaise connaissance du sujet, des clichés à foison, une incompréhension totale, le ridicule toujours très proche. Autant de pièges difficiles à éviter. D’autant plus qu’au moins deux films l’ont déjà abordée intelligemment, La Mémoire du tueur d’Erik Van Looy et Cortex de Nicolas Boukhrief, deux purs (et brillants) films de genre qui plus est. Que pouvait-on donc attendre de l’appropriation d’un tel sujet, sous couvert de l’adaptation du roman Small World de Martin Suter, par Bruno Chiche? Rien de miraculeux car après un pas terrible Barnie et ses petites contrariétés et un soit-disant insupportable Hell, Bruno Chiche est loin d’avoir fait ses preuves. On ne pourra pas affirmer que c’est avec Je n’ai rien oublié, joli film mais assez mineur, que les choses vont changer pour lui. Car si le petit plaisir de spectateur est bien réel devant cette chronique multiple, il est tout de même loin d’être impérissable. Un peu comme toutes ces petites choses du quotidien qui fuient le cerveau malade de Conrad, Je n’ai rien oublié s’échappe rapidement de notre mémoire, ce qui ne l’empêche pas de proposer un spectacle tout à fait honorable et même assez intelligent.

Je n’ai rien oublié n’est pas vraiment une illustration de la maladie d’Alzheimer. D’ailleurs sur ce point précis le film n’est pas tout à fait juste. Certes les personnes atteintes de cette maladie ont tendance à régresser, mais ils n’adoptent pas pour autant le phrasé d’un enfant, chose que fait le personnage de Conrad qui ressemble plus à un homme atteint d’autisme finalement. Non, la maladie est ici un prétexte scénaristique, en quelque sorte un moteur narratif. À la fois par la perte de la mémoire récente et par l’émergence de souvenirs anciens et cachés, Je n’ai rien oublié devient rapidement un thriller conduit exclusivement par la mémoire défaillante de Conrad. En filigrane, on trouve un portrait peu original d’une certaine bourgeoisie, celle qu’a dépeint Claude Chabrol à de si nombreuses reprises, celle rongée par le secret et les drames monstrueux qu’on préfère enfouir. Rien de bien original non plus dans la résolution du mystère, également moteur de l’action et qui parait à la fois logique dès le départ mais légèrement tiré par les cheveux au moment de LA révélation finale avec bien trop de détails mécaniques pour être totalement honnête.

Pourtant l’ensemble ne peine pas à fonctionner malgré des carences évidentes. Car tous ces personnages, du plus sympathique à la pire des ordures, même si certains tombent dans le registre du cliché, s’avèrent très attachants. Et leurs relations le sont encore plus. Difficile pourtant de se passionner pour ces intrigues de couloirs et ces élites hautaines ayant laissé leur humanité au placard. Mais voilà, Je n’ai rien oublié est plutôt bien écrit et transmet efficacement à la fois la perte de repères du personnage de Conrad, mais également le trouble cruel se mettant peu à peu en place. Et ce même si, encore une fois, le film dans son ensemble n’a rien de vraiment inoubliable ou de jamais vu auparavant et en mieux.

Réalisé sans éclat mais pas honteux non plus, Je n’ai rien oublié bénéficie d’un travail de mise en scène relativement soigné, même si rien ne le distingue vraiment du tout venant de la production. C’est quelque part dommage car avec un tel sujet, il y avait matière à développer une véritable ambiance trouble. Au lieu de ça on a un film plutôt beau mais sans doute bien trop lumineux pour étayer le mystère. Si Je n’ai rien oublié mérite une attention particulière, c’est sans grande surprise pour son casting essentiellement. Appuyée par une Nathalie Baye qui se paye une poignée de jolies scènes, la magie vient de Gérard Depardieu, exceptionnel comme toujours et dans un rôle difficile, même si trop enfantin pour être vraiment crédible. À ses côtés Alexandra Maria Lara est impeccable de justesse dans l’émotion, la grande Françoise Fabian s’impose facilement en matriarche tandis que Niels Arestrup étonne dans un rôle à contre-emploi, en bourgeois enfant gâté se reposant sur la fortune familiale qu’il dilapide en boisson. Elle est là la force de Je n’ai rien oublié, bien plus que dans tout le reste.

[box_light]Je n’ai rien oublié laisse vite disparaître ses pseudo ambitions de traiter de la maladie d’Alzheilmer pour se transformer en thriller familial porté par les lourds secrets d’une bourgeoise bien connue. Pas hyper original ni vraiment surprenant dans sa construction et sa résolution, parfois poussif ou cliché, le film de Bruno Chiche reste un exercice sérieux qui n’a pas à rougir, d’autant plus qu’il bénéficie d’un atout non négligeable à travers son casting complètement dingue, sur lequel l’immense Gérard Depardieu règne tel un souverain du cinéma. Le trio qu’il forme avec Niels Arestrup et Alexandra Maria Lara fonctionne à la perfection.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Depuis des années, Conrad Lang vit aux crochets de la riche famille Senn. D’abord camarade d’enfance de Thomas, puis gardien de leur maison de vacances à Biarritz, ils l’utilisent comme bon leur semble et lui s’en satisfait. Mais lorsque son état de santé se dégrade, lorsqu’il se met à raconter à Simone, jeune épouse de l’héritier Senn, des souvenirs d’enfance qui ne collent pas tout à fait à l’histoire officielle de la famille, Elvira, la matriarche, se montre étrangement menacée. Comme si ce vieux fou inoffensif portait en lui les moyens de la détruire. C’est alors qu’entre Conrad et Simone va naître une amitié étrange, amenant la jeune femme à faire face, pour lui, à une Elvira bien plus dangereuse qu’il n’y paraît.