Jane Eyre (Cary Fukunaga, 2011)

de le 24/07/2012
 
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Pierre angulaire de la littérature anglaise du XIXème siècle, Jane Eyre fait partie de ces grands classiques vers lesquels le cinéma n’a jamais cessé de se tourner. De Theodore Marston en 1910 à la Jane Eyre de Franco Zeffirelli en 1996 (avec William Hurt, Charlotte Gainsbourg et Anna Paquin) et en passant par les multiples adaptations télévisées pour la RAI ou la BBC, ou encore la version de Robert Stevenson avec Orson Welles en Rochester, il y a un peu à boire et à manger dans le traitement visuel de ce roman majeur. Autant dire que c’est à un gros morceau que s’attaque le jeune (35 ans) Cary Fukunaga pour son deuxième film après le remarqué Sin Nombre qui lui aura valu le prix de meilleur réalisateur à Sundance en 2009. Jane Eyre nous arrive en France par la petite porte, comme un film qu’il faut sortir sans trop y croire, un an et demi après sa sortie américaine. On aimerait dire qu’il faudrait boycotter cette sortie honteuse pour sanctionner un distributeur peu respectueux, d’autant plus que le film est disponible dans un beau blu-ray américain depuis août 2011, mais Jane Eyre mérite tellement les honneurs du grand écran que cela serait criminel. Pour son deuxième film, Cary Fukunaga confirme qu’il porte en lui les germes d’un très grand cinéaste.

Les vrais cinéastes on les reconnait non seulement à leur application technique, à leur talent de mise en scène, mais également à leur vision. Celle de Cary Fukunaga, et de sa scénariste Moira Buffini (le sympathique Tamara Drewe et le prochain film de Neil Jordan, Byzantium), est claire et nette. Il s’agit d’adapter un classique sans le travestir et sans non plus tomber dans l’adaptation paresseuse et impersonnelle. Un juste milieu que Jane Eyre atteint avec une facilité déconcertante, faisant de son film probablement la meilleure adaptation du roman à ce jour. Le récit principal est connu et les libertés prises avec les évènements sont peu nombreuses. C’est dans le traitement et la structure que tout diffère. Si Jane Eyre est une romance, elle est ici reléguée au second plan au profit d’un portrait de jeune femme fascinant. Une jeune femme isolée dès la séquence d’ouverture tirée de la moitié du roman, une séquence un peu folle toute en gris bleutés et qui ressemble à s’y méprendre à une scène d’ouverture de film d’épouvante. Une impression qui ne quittera jamais le film tant le réalisateur prend un malin plaisir à brouiller les cartes. La romance entre Jane Eyre et Rochester représente autant une quête, celle d’une passion au-delà de l’entendement, qu’une étape dans un cheminement personnel. Une histoire d’amour et de pouvoir entre un homme fortuné et une préceptrice mis sur un étonnant pied d’égalité. Le traitement du personnage de Jane est en lui-même passionnant, Cary Fukunaga en faisant une sorte de créature fantasmagorique et monolithique, d’autant plus bouleversante quand sa carapace se trouve foudroyée par une terrible révélation. Un « twist » qui vient mettre un point d’orgue à une construction complexe mettant en avant un personnage inattendu : le manoir de Thornfield. L’étrange et imposante bâtisse tient une place essentielle dans le projet Jane Eyre, à l’image de toutes ces grandes demeures qui ont fait le ciment des films d’épouvante. Le lieu renferme un secret, faisant de Rochester un gardien du temple, un aristocrate maudit pour qui une histoire d’amour semble prohibée. C’est dans ce lieu que s’affirme le personnage de Jane Eyre, dont les fondations remontent aux imposants flashbacks sur son enfance, créant d’autant plus la sensation d’être face à un film de genre plus qu’à une romance. Ce parti-pris, associé à une véritable déconstruction du récit original, éloigne encore un peu le film des codes attendus, tout en lui insufflant une noirceur à l’origine peu marquée, beaucoup moins que dans Les Hauts de Hurlevent par exemple. Thornfield est-il hanté ? Quelle est cette présence qui peut attaquer en pleine nuit ? Avec toujours cette image de flammes et donc de destruction en ligne de mire, Cary Fukunaga semble capable de faire basculer en permanence son film dans le film de fantômes, ou l’horreur pure et simple.

L’utilisation des codes du cinéma d’épouvante est très marquée. Ainsi, l’important travail sur le son et les voix irréelles trouve un écho dans la mise en scène de Cary Fukunaga. D’une élégance exemplaire, il s’inscrit dans les figures du cinéma gothique anglais autant que dans la tradition du cinéma d’épouvante espagnol, autant par ses scènes d’apparitions à la lisière du jump scare (intrusions fantasmées, évènement d’avant plan inattendu) que dans ces visions du manoir dans lequel semblent déambuler des esprits ou encore ces paysages infinis plongés dans un brouillard épais. En cela, le traitement tranche radicalement avec les drames victoriens en costumes ou les récits romantiques, et il suffit de se pencher sur la rencontre entre les futurs amants pour en avoir le cœur net. L’apparition de Rochester sur son cheval à travers la brume d’un sous-bois alors que Jane avance isolée pourrait très bien être une scène tirée d’un film Hammer. C’est dans ces variations subtiles entre les codes du cinéma d’épouvante, un portrait de femme forte au destin hors du commun et une romance sabordée par la tragédie, passée et future, que Jane Eyre impose sa réussite. Il y a bien sur quelques écueils, avec un certain ventre mou lors du long passage dans le manoir, permettant toutefois de créer le trouble sur la relation entre Jane et Rochester, ou même un rythme global limité par le lyrisme mélancolique de la narration, mais qu’est-ce comparé à ce traitement bluffant d’un classique poussiéreux ? Face à l’imposante prestation de Mia Wasikowska dont le charisme se développe film après film et qui passe ici d’une faiblesse tragique à une assurance d’apparat qui la fera chuter d’autant plus haut ? Face à l’interprétation fiévreuse et fermée de Michael Fassbender ? C’est bien peu de choses. Emporté par la lente tragédie et par ses fantômes toujours à l’affût, par la noirceur de ses seconds rôles qui pèsent comme autant de massues prêtes à briser l’héroïne, par ses tonalités surprenantes à l’image de sa lumière entre la bougie naturaliste et l’aveuglement extérieur surréaliste, Jane Eyre est une relecture brillante bénéficiant d’un vrai et beau travail d’adaptation. C’est également un des plus troublants portraits de femme de l’année, dont la fuite inaugurale s’impose en vision indélébile.

FICHE FILM
 
Synopsis

L'Angleterre, au XIXème siècle. Jane Eyre (Mia Wasikowska) est engagée comme préceptrice de la petite Adèle chez le riche Edward Rochester (Michael Fassbender). Cet homme ombrageux ne tarde pas à être sensible aux charmes de la jeune orpheline. C'est le début d'une folle passion...