J. Edgar (Clint Eastwood, 2011)

de le 15/12/2011
 
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Après le sublime et terminal Gran Torino, le grand Clint Eastwood, un des derniers dinosaures d’Hollywood, ne ressemblait plus qu’à l’ombre de lui-même. Le temps d’un très fade Invictus et un ratage incroyable, Au-delà, on se demandait bien ce qu’il pouvait se passer sur la fin de carrière d’un si grand artiste. Avec J. Edgar, film consacré à l’obscur J. Edgar Hoover, patron du FBI moderne à la tête duquel il sera resté pendant près de cinquante ans, c’est un nouveau pari dans la filmographie du maître. Un film en apparence calibré pour une moisson d’oscars – il s’agit d’un personnage légendaire aux USA et l’académie comme le public sont friands des biopics – et notamment pour son acteur principal qui court après une statuette qui ne cesse de lui échapper depuis trop longtemps. Dans le détail, Clint Eastwood opère avec J. Edgar une pirouette bien maligne à l’égard de tous ceux qui l’auront taxé de réactionnaire, voire de fasciste, pendant toute sa carrière. Et cela en traitant tout simplement d’un homme de pouvoir réputé adepte du travestissement mais également homosexuel dramatiquement refoulé. Un sujet extrêmement casse-gueule sur un scénario signé Dustin Lance Black, scénariste d’Harvey Milk, un anti-héros absolu et un personnage anti-Hollywoodien au possible, une belle promesse globalement tenue par un Clint Eastwood qui retrouve son état de grâce.

À travers le personnage de J. Edgar Hoover, Eastwood ne livre rien d’autre que le portrait de ces hommes de l’ombre qui se cachent derrière les héros. Un homme de mots plus que d’action et qui se fantasme véritable agent de terrain capable de traquer les criminels les plus recherchés. Par exemple Hoover s’était approprié la mort de Dillinger, pourtant abattu par l’agent Purvis qui sera rapidement mis sur la touche. Pour cela il prend l’homme de l’ombre le plus puissant de l’histoire américaine, celui qui aura en grande partie contribué à l’image actuelle du FBI, image avec laquelle le réalisateur s’amuse beaucoup d’ailleurs, tout en restant très sobre. Mais il va plus loin et dresse également un sublime portrait d’homme névrosé qui passera sa vie entière à cacher sa nature profonde, à refouler ses sentiments les plus forts pour maintenir cette image d’homme de fer intouchable. Jusqu’à la fin de ses jours, l’apparence passera avant tout le reste, ainsi que son « œuvre », jusqu’à mettre en péril sa santé. Un comble pour un homme de l’ombre. Dans ce portrait brillant d’autiste génial rongé par la puissance d’une mère omniprésente, on pense parfois à un autre mégalomane interprété par Leonardo DiCaprio, un certain Howard Hughes qui dans Aviator poussait la névrose déjà très loin. Mais J. Edgar c’est aussi, et peut-être même surtout, une histoire d’amour, voire plusieurs à la fois. Une histoire d’amour homosexuelle interdite par la société mais par dessus tout par la mère, le temps d’une ligne de dialogue terrifiante de cruauté « je préfère avoir un fils mort qu’une pédale » ; un drame pour un fils si attaché à la figure maternelle, et qui gardera enfouie cette attirance jusqu’à la mort de cette dernière, donnant lieu à une scène sublime d’émotion qui d’un coup martèle l’écran.

J. Edgar c’est également un regard sur tout un pan de l’histoire des Etats-Unis, et à travers elle une partie de l’histoire de Clint Eastwood. Si la violence n’est jamais véritablement dans le cadre, seuls quelques plans avec des visages troués de balles sont là pour en témoigner, son image est présente tout le long. Eastwood n’a pas oublié qu’il doit en partie l’explosion de sa carrière aux USA à L’inspecteur Harry et donc à la violence graphique au cinéma, issue de l’assassinat de Kennedy et sa représentation filmée (le film de Zapruder ((cf 26 secondes, l’Amérique éclaboussée de Jean-Baptiste Thoret)) ). Mais il fait le choix de ne pas la décrire à l’écran, se contentant de la sous-entendre en sortant les mitraillettes sans véritablement les faire hurler. Intelligemment, dans le même ordre d’idée il s’intéresse au rapport aux gangsters dans l’histoire du cinéma, passant de leur glorification (Public Enemy avec James Cagney qui récolte les applaudissements d’une salle après que le message filmé de Hoover soit couvert de huées) à leur décadence et la glorification d’une police de super-héros (Les Hors la loi, encore James Cagney). De la même façon il livre une interprétation assez fascinante de la manipulation de l’opinion par les puissants, avec comme crédo « information is power », qu’il ne démordra pas jusqu’à la fin de ses jours. À travers cet homme de l’ombre, ce personnage obscur et cet homme de (lourds) secrets, c’est aux fondations d’une Amérique telle qu’on la connait aujourd’hui qu’il s’intéresse, et elle glace le sang par autant de pouvoir dans des mains aussi sures en apparence et si fragiles en réalité.

Pour la vie d’un manipulateur génial, Eastwood s’amuse également à manipuler le spectateur. À travers une construction complexe faite de flashbacks à différentes époques, dans une narration éclatée aux transitions parfois formidables de pureté (généralement sur des lieux fréquentés par le couple Hoover/Tolson), il joue avec le public jusqu’à en faire un film très habile, adoptant jusque dans le récit le point de vue de Hoover. J. Edgar est ainsi un film qui dénote par rapport à la sophistication de son scénario, de son approche de la sexualité difficile d’un personnage névrosé, et de son académisme de façade. Car il ne faut pas se leurrer, si à première vue on se trouve face à un film de papy tranquille, la mise en scène de Clint Eastwood est un modèle de précision qui en apprend à chaque plan à quiconque souhaiterait faire du cinéma. Dans ses dialogues dans des champs-contrechamps imparables, dans son utilisation habile de la steadycam pour coller aux talons de ses personnages dans des travellings avant ou arrière d’une élégance rare, Eastwood fait du grand cinéma comme il en a si souvent fait. Quand il filme le malaise d’une séquence de séduction impossible ou le deuil d’un homme inconsolable, n’usant que très rarement de plans larges et préférant l’intime pour percer le mystère, tout n’est que leçon de mise en scène. Il faut ajouter que son éternel acolyte le directeur de la photographie Tom Stern est en très grande forme, composant une palette de couleurs par époque au symbolisme marqué. Dans ses plus beaux moments, à la belle époque du film noir, des Stetson et des fusils mitrailleurs, il capte une lumière qu’on avait pas vu aussi belle depuis Les Sentiers de la perdition, dernier film éclairé par Conrad L. Hall et sur lequel Stern officiait en tant que technicien lumière en chef. Concrètement, sur un plan purement formel, J. Edgar est le plus beau film d’Eastwood depuis Mystic River. Côté casting, c’est du très haut niveau. Leonardo Di Caprio, qui devait à un moment interpréter ce même rôle dans le Public Enemies de Michael Mann, y est incroyable, comme toujours, et y compris sous les couches de maquillage qui le vieillissent naturellement (on n’en dira pas autant de celui de Clyde, immonde), les autres suivent le rythme sans faiblir. Faussement classique, un brin diminué par les éternelles notes de piano d’Eastwood et un certain manque de finesse parfois, J. Edgar est un très beau film, pas nécessairement majeur, mais brillant.

FICHE FILM
 
Synopsis

J. Edgar Hoover s'est imposé comme l'homme le plus puissant des États-Unis. Directeur du FBI pendant près d'un demisiècle, il était prêt à tout pour protéger son pays. Alors qu'il a côtoyé huit présidents et traversé trois guerres, Hoover s'est insurgé contre toutes sortes de menaces, qu'elles soient réelles ou fantasmées, et n'a pas hésité à contourner les lois dans l'intérêt de ses compatriotes. Ses méthodes, à la fois brutales et héroïques, lui ont valu l'admiration du monde entier qu'il convoitait par-dessus tout. Hoover avait le culte du secret, particulièrement ceux des autres, et ne craignait pas d'utiliser ces informations confidentielles pour infléchir en sa faveur les rapports de force avec les dirigeants du pays. Conscient que les êtres de pouvoir maîtrisent le savoir et jouent avec la peur, il se servait des deux pour étendre son influence et se bâtir une réputation d'homme redoutable et infaillible. Il était aussi discret sur sa vie privée qu'il l'était en public et n'accordait sa confiance qu'à un petit cercle de privilégiés. Son plus proche collègue, Clyde Tolson, était aussi celui qui passait le plus de temps à ses côtés. Sa secrétaire, Helen Gandy, sans doute la personne la mieux informée des stratégies de Hoover, lui est restée loyale jusqu'au bout … et même au-delà. Seule sa mère, qui était à la fois sa source d'inspiration et sa conscience, l'a abandonné : sa disparition a anéanti le grand homme qui a passé sa vie à rechercher son amour et son approbation. J. EDGAR explore le parcours et la vie privée d'un homme, capable de déformer la vérité comme de l'ériger en principe intangible, un homme qui s'est employé à défendre sa conception bien particulière de la justice, mais qui s'est aussi laissé contaminer par la part d'ombre du pouvoir…