J’ai rencontré le Diable (Kim Ji-woon, 2010)

de le 30/05/2011
 
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Depuis The Quiet Family qui revisitait la comédie noire de façon tout à fait exquise (et qui servit de base à Takashi Miike pour l’excellent Happiness of the Katakuris), Kim Ji-woon n’a de cesse de proposer des relectures de genres qu’il pousse à l’extrême. À la fois dans la démarche de son oeuvre et dans son talent pur de metteur en scène, il est à rapprocher naturellement de cinéastes tels que Quentin Tarantino et Tsui Hark, ses aînés auxquels il a d’ailleurs rendu un brillant hommage dans Le Bon, la brute, le cinglé, son génial néo-western. Avec J’ai rencontré le Diable, il va très loin et s’attaque de front à un sous-genre représentant à lui tout seul le nouveau cinéma coréen à tendance polardeuse : le film de vengeance. Imposé sur le devant de la scène internationale depuis le deuxième opus de la trilogie de la vengeance de Park Chan-wook, Old Boy, cette variation du vigilante commence à sérieusement tourner en rond dans l’industrie locale. Il fallait donc quelqu’un de talent pour en livrer le diamant noir ultime, une sorte de film de vengeance crépusculaire qui signerait intelligemment la mort du genre (ça, ce n’est pas gagné par contre). Le film de tous les excès, et c’est exactement ce que fait Kim Ji-woon en réalisant cette bombe atomique.

J’ai rencontré le Diable, c’est le style Kim Ji-woon poussé dans ses derniers retranchements. En clair, c’est le film annonciateur d’un profond changement dans sa carrière (son prochain film, The Last Stand, est produit aux USA et sera tourné en anglais), comme A Toute épreuve le fut en son temps pour John Woo, une sorte d’adieu, ou au revoir, débordant de générosité. Le résultat c’est un film fleuve (près de 2h30 c’est long pour un récit vengeur) qui ne risque pas de réconcilier le réalisateur avec ses détracteurs. Tout y est de ce qu’on aime (ou déteste, c’est au choix) dans son cinéma, et en particulier sa tendance à la pose et son amour pour le « too much ». Kim Ji-woon en fait toujours trop, il en a toujours trop fait de peur de ne pas en faire assez, et c’est exactement ce qui fait le charme de son cinéma. Pour bien nous montrer que son film ne sera pas une enquête de thriller classique, il ouvre son film sur une agression du tueur sadique, nous dévoilant quasi-immédiatement son visage. Dès lors on se dit que J’ai rencontré le Diable sera une traque, une chasse à l’homme. Mais non, cela dure un temps seulement, et le film de devenir un jeu du chat et de la souris, la souris étant prise dans les griffes du chat. J’ai rencontré le Diable est un long et éprouvant jeu sadique, une vengeance qui s’étale comme un grosse friandise perverse pendant laquelle les rôles de bourreau et de victime s’inversent et où la souffrance physique s’impose comme une idéal de jouissance et de libération.

En fait, avec J’ai rencontré le Diable, Kim Ji-woon accouche d’un vigilante qui flirte volontiers avec le torture-porn. Absolument rien n’est épargné au spectateur qui doit subir une succession d’agressions toutes plus atroces les unes que les autres. Mais pas seulement, car voir de la violence et de la barbaque à l’écran n’est plus quelque chose de très choquant. Non, en plus de cela, Kim Ji-woon nous place dans une situation morale extrêmement délicate et par rapport à laquelle il devient rapidement difficile de prendre du recul. On n’ira pas jusqu’à dire qu’il prône la vengeance personnelle comme justice la plus efficace mais on flirte avec des notions délicates tant l’empathie avec Soo-hyun est forte. À sa première rencontre avec Kyung-chul, on éprouve un plaisir intense à le voir lui démolir la gueule. Kim Ji-woon fait tout simplement très fort car en jouant à fond la carte de l’outrance il fait naître de véritable sentiments envers ses personnages, dans un mélange assez troublant de compassion et de haine. Ces sentiments ne sont d’ailleurs pas figés puisqu’au fur et à mesure, il développe sa thèse pour tenter de définir la limite à ne pas franchir pour qu’un homme passe de justicier borderline à monstre sanguinaire.

Kim Ji-woon malmène la morale, la plie à sa volonté de cinéaste. En 2h30 il transforme la Corée du Sud, qu’elle soit urbaine ou rurale, en un enfer dans lequel personne n’est bon. Toute foi en l’humain semble avoir disparu, et ce jusque dans le final bouleversant et jusqu’au boutiste. Rarement le cinéma coréen nous avait gratifié d’une telle expérience extrême. J’ai rencontré le Diable cristallise tous les aspects les plus sombres, y compris l’humour noir omniprésent comme soupape de sécurité, de ce cinéma dans un maelström nihiliste devant lequel il est bien difficile de rester insensible. On pourra lui reprocher sa durée excessive, mais il s’avère que malgré cela le film est suffisamment bien construit pour ne laisser apparaître aucune baisse de rythme significative dans son escalade de la violence. Comme à son habitude, Kim Ji-woon sort le grand jeu en termes de mise en scène et livre son travail le plus élégant à ce jour. Un diamant noir aux travellings majestueux et au découpage d’une efficacité redoutable. Et contrairement à ses compatriotes, jamais il ne se laisse aller au lyrisme ou au mélodrame, J’ai rencontré le Diable est un film sophistiqué mais brut, avec quelques véritables tours de force sauvage comme le plan séquence à l’intérieur du taxi, incroyable. Et pour couronner le tout, il s’adjoint les services de deux des plus grands acteurs coréens contemporains, Lee Byung-hun et Choi Min-sik, tous deux dans des partitions extrêmement troublantes et moralement très ambiguës, des monstres quelque part.

Avec J’ai rencontré le Diable, véritable diamant noir du cinéma coréen, Kim Ji-woon signe un film extrême à tous les niveaux, et qui ne peut engendrer que des réactions tout aussi extrêmes. Il pousse la violence psychologique et physique dans ses derniers retranchements, joue avec nos notions morales en les bousculant complètement, et signe un film de vengeance qui repousse les limites du genre pour mieux l’enterrer. Il rejoint ainsi, et brillamment, cette caste de très grands réalisateurs possédant les armes pour livrer un film ultime mettant littéralement à mort le genre qu’ils fréquentent. C’est sobre, extrême, bourré de paradoxes, mais c’est d’une beauté nihiliste tout simplement inouïe. Un très grand film.

FICHE FILM
 
Réalisateur
Date De Sortie
Directeur Photo
Compositeur
Distributeur
Nationalité
Synopsis

Un agent secret recherche le serial killer qui a tué sa fiancée.