Into the Abyss (Werner Herzog, 2011)

de le 22/10/2012
 
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Après sa réflexion sur les origines de l’image dans l’incroyable La Grotte des rêves perdus, le vétéran Werner Herzog entame un cycle documentaire sur l’Amérique et ses dérives. Avec Into the Abyss, il braque sa caméra sur le couloir de la mort, et d’un pamphlet contre la peine de mort tire une réflexion étourdissante, tragique et surpuissante autour de la roue du destin, le poids des actes et le peu de mesure dans le prix à payer chez l’Oncle Sam.

Que cela soit à travers ses films de fiction ou ses documentaires, Werner Herzog n’a cessé depuis plus de quarante ans maintenant de questionner le rapport entre l’être humain, ses origines et ses croyances, plus ou moins frontalement. Après avoir filmé les origines au sens strict dans La Grotte des rêves perdus, il a entamé une exploration de l’Amérique à travers un de ses symboles les plus terrifiants : la peine de mort, et les racines du mal qui y sont liées. Avant On Death Row et sa série documentaire Hate in America, le premier jalon se nomme Into the Abyss, plongée glaçante dans la mécanique menant du parloir à l’injection létale. De ce canevas assez simple, il explore la terrible roue du destin, autant par l’environnement, la famille, la lente évolution vers le mal et le rapport des différents partis à la peine de mort. Avec un parti-pris marqué – Werner Herzog annonce en voix off qu’il est strictement contre la peine capitale – le cinéaste laisse ses intervenants s’expliquer pour aborder chaque maillon d’une chaîne bien trop complexe pour se résumer à un seul film. Comme toujours chez Herzog, si le procédé n’impressionne pas au premier abord, ce qu’il en tire est une ode à la vie toute puissante et une condamnation sans appel d’un traitement inhumain.

La religion est à la fois au centre du cinéma de Werner Herzog, mais également intimement liée au procédé de mise à mort. Ce n’est pas un hasard si Into the Abyss s’ouvre sur l’interview d’un prêtre rompu à l’exercice du dernier sacrement, ou du simple accompagnement des dernières minutes de condamnés. A la question « Pourquoi Dieu autorise-t-il la peine de mort ? » l’homme d’église reste sans réponse. Et cette forme d’incompréhension, cette mascarade à laquelle acceptent de se livrer ces prêtres, lui donnant même du crédit par leur acte, court dans le film telle sa colonne vertébrale. Comment comprendre l’incompréhensible ? Et plutôt que d’aborder ces personnes à travers une succession d’interviews formatées telles que celles visibles dans tous ces grands reportages interchangeables, Werner Herzog va leur poser des questions que personne ne pose, des questions de fond, des questions poussant les intervenants à analyser leurs propres actions sur un plan presque philosophique. Dès lors il transcende le procédé classique du témoignage face caméra assez rigide non seulement par la présence qu’il se donne mais également par ce qu’il parvient à tirer de ces personnages tous détruits, sans exception. La famille des victimes, un agent de police, des condamnés, la famille des condamnés, un ancien gardien… Into the Abyss compose au gré de ses chapitres une mosaïque de destins tous liés à la mort et à la violence pure. Ce qu’il en extrait en filigrane est un portrait glaçant des couches dites inférieures de la société, révélant lors d’un entretien une spirale de l’échec assez terrifiante à travers cette femme dont toute la famille est soit morte soit en prison. Une pièce supplémentaire du gigantesque ouvrage entrepris par Werner Herzog, qui sous couvert d’un sujet bien précis développe un portrait global d’une Amérique profonde disfonctionnelle, dans laquelle les notions de responsabilité, d’espoir et de justice sont quotidiennement bafouées. Par sa construction en cinq chapitres, il mène le spectateur vers l’horreur. Ainsi, ces images de tombes anonymes et de lit vide du départ trouvent un écho glaçant dans la dernière partie « Le protocole de la mort », description mécanique du protocole d’exécution par un ancien gardien, point d’orgue d’une enquête et d’une série de rencontres poussant à l’analyse.

Là où Werner Herzog frappe très juste, sans se laisser déborder par ses convictions personnelles, c’est quand il laisse autant s’exprimer les victimes des meurtres que les victimes du système pénal, quand il annonce au condamné qu’il ne ressent pas la moindre sympathie pour lui mais qu’il considère l’exécution comme inhumaine, ou quand il laisse cette sœur s’épancher sur le bien que lui a procuré l’exécution dans son processus de deuil. A ce moment il s’efface et laisse vivre ses personnages frappés au cœur par la tragédie, sans les juger, le film devenant une sorte de miroir de l’âme. La part de Dieu, des crocodiles, une réalité sordide et un territoire reculé transformant le film en aventure humaine et en cheminement spirituel, Into the Abyss est bien un film de Werner Herzog qui, une fois n’est pas coutume, ose la rupture de ton totale dans son épilogue. Du protocole de la mort comme sanction, il dévie sur la vie comme espoir, comme seule évasion possible. Mais chaque nouvelle vie dans un monde fait de haine et de violence n’est jamais l’assurance d’un avenir radieux, et ce pessimisme ne quitte jamais Werner Herzog qui signe un film déchirant gardant toujours le recul nécessaire pour ne pas tomber dans la complaisance. Le réalisateur allemand n’a pas fini de se faire l’écho fracassant d’un monde qui ne tourne pas très rond…

FICHE FILM
 
Synopsis

Le 24 octobre 2001, dans la petite ville de Conroe au Texas, Jason Burkett et Michael Perry, en quête d'une voiture à voler, abattent de sang-froid Sandra Stotler, son fils Adam et l'ami de ce dernier, Jeremy. Retrouvés puis arrêtés, les deux jeunes hommes, âgés d’à peine 19 ans, sont condamnés : Burkett à la prison à perpétuité, Perry à la peine capitale.

Le 1er juillet 2010 le cinéaste Werner Herzog interviewe Michael Perry, huit jours avant son exécution.
Suite à cette rencontre, il retourne sur les lieux du crime, interroge les enquêteurs, con-sulte les archives de la police, discute avec les familles des victimes et des criminels, rencontre un ancien bourreau du couloir de la mort. Non pour juger mais pour essayer de comprendre.
Au-delà du fait divers, Herzog nous entraine dans une enquête sur l’Amérique et les profondeurs de l’âme humaine.