Inception (Christopher Nolan, 2010)

de le 08/07/2010
 
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Gigantesque labyrinthe narratif paradoxalement très clair, Inception trouve la recette parfaite du blockbuster intelligent, développe le scénario le plus brillant vu à Hollywood depuis des lustres et le sublime par une mise en image qui ne souffre quasiment d’aucune réserve. Christopher Nolan continue son parcours sans faute et nous livre ce qui ressemble fortement à un classique instantané, l’avenir nous le confirmera mais ce qui est certain c’est qu’il s’agit d’un très grand moment de cinéma.

« Inception », le mot est lâché depuis des mois sans qu’on sache trop de quoi il s’agissait. Après des semaines de promotion virale (jusqu’à l’envoi de valisettes PASIV vues dans le film à bon nombre d’internautes), on ne savait toujours pas de quoi il en retournait réellement. Enquête sur fond de manipulation des rêves? Réminiscences du chef d’oeuvre Brazil de Terry Gilliam ou de l’excellent Dark City d’Alex Proyas? Un bon conseil: ne s’attendre à rien de spécial car Christopher Nolan fait partie de ces quelques réalisateurs capables de lâcher énormément d’informations sur ses films tout en gardant le mystère entier, et Inception ne fait pas exception à la règle. On ne pouvait pas s’attendre à ça, car le film dépasse largement les espoirs les plus fous mais de la même façon il peut terriblement décevoir. Paradoxe certes mais qui dépend énormément des attentes de chacun, et comme toujours le fait de diviser le public reste l’apanage des grands films qu’on le veuille ou non. Après avoir vu le film, une conclusion est évidente, il fera autant date dans l’histoire du cinéma de Science-Fiction que le fit Matrix en son temps. La comparaison s’arrête là car mis à part le genre global dans lequel ils évoluent ils n’ont rien en commun. Le film des Wachowski était un grand patchwork brillant de diverses influences littéraires et cinématographiques tandis qu’Inception est une oeuvre entière, follement originale, du jamais vu qui réinvente le concept de blockbuster hollywoodien. Car il ne faut pas s’y tromper, Nolan n’est pas Kubrick, c’est avant tout un entertainer qui livre là un produit relativement calibré et peu propice à une quelconque interprétation. Mais s’il ne nous donne pas vraiment l’occasion ou le temps (malgré les presque 2h30) de réfléchir, Christopher Nolan nous livre le film spectacle ultime sur une toile de fond d’une intelligence rare. C’est brillant, tout simplement.

Inception c’est l’antithèse du blockbuster décérébré, à tel point qu’on en ressort avec l’impression de devoir réévaluer à la baisse tout ce que nous a proposé Hollywood au cours de dernières années, ou presque. Mais paradoxalement c’est le modèle du blockbuster parfait dans le sens où il traite son sujet avec sérieux sans pour autant oublier la notion de plaisir indissociable du cinéma spectacle. Ce n’est pas vraiment une surprise, car film après film Christopher Nolan a réussi à imposer son caractère de véritable auteur au sein même de l’univers hollywoodien, à l’image de ses compères Michael Mann ou David Fincher par exemple. Film sur le monde des rêves, donc film sur l’idée même du paradoxe entre inconscient et réalité, Inception nous rappelle assez souvent des chefs d’oeuvres du passé, du surréalisme à la S.F. (on ne va pas citer de références précises, elles sont évidentes à la vision du film) mais, et c’est ce qui est très fort, il ne ressemble pourtant à aucun autre! S’il ressemble à quelque chose, c’est à son réalisateur et à rien d’autre. Inception se pose comme l’aboutissement de la filmographie de Christopher Nolan, on y retrouve tous ces thèmes si chers à son oeuvre qui trouvent ici le plus bel écrin pour s’exprimer pleinement. On appelle ça un film somme, et même si la formule parait légèrement pompeuse elle est pourtant la plus juste.

Qu’il réalise une expérience sur un « suiveur », un exercice de montage à l’envers, un remake nébuleux et enivrant ou un faux-semblant magique, qu’il fasse renaître de ses cendres le plus noirs des super-héros, Christopher Nolan est capable de surprendre le public à chaque nouveau film. Simplement car il lui donne ce qu’il attend tout en lui apportant toute autre chose. Dans le domaine de la superproduction il n’a pas son pareil. The Dark Knight, en plus d’être un des films de super-héros les plus intelligents qui soient, est un polar brillantissime d’une noirceur et d’un pessimisme rarement vus sur un si gros budget. Le Prestige, derrière l’attraction ludique et la simple histoire de vengeance, cachait un bijou du film noir moderne. Inception, au-delà de l’aspect futuriste et science des rêves, est en fait un mélange de genres tout à fait savoureux qui passe du film d’espionnage au film de braquage, en passant par le thriller pur et dur avec en filigrane un drame poignant doublé d’une superbe histoire d’amour. On a beau chercher dans nos souvenirs un blockbuster si intelligent et complexe, il n’y en a pas.

Pourtant à y regarder de plus près ce scénario n’est pas si compliqué. En effet comme dans tout film de braquage on a droit à la scène d’exposition sur le pourquoi du comment, l’assemblage de l’équipe d’experts puis la mission proprement dite. Oui c’est finalement très classique, en apparence seulement. Car sans dévoiler quoi que ce soit de l’intrigue, les motivations pour cette opération viennent d’un passé trouble, très noir même. Et cette plongée dans les rêves d’un autre se transforme en mise en abîme totale de plusieurs personnages qui subissent les assauts permanents de leurs démons personnels. La démonstration est totale, le drame est poignant, l’ensemble atteint des sommets presque jamais vus. S’il ne fallait résumer Inception qu’en un seul adjectif, cela serait sans hésitation « vertigineux ». Vertigineux dans ces décors complètement dingues, où des villes se construisent, s’écroulent et se distordent sous nos yeux et à l’infini, où nos repères spatiaux se voient piétinés sans vergogne. Mais également vertigineux car le récit prend une ampleur démesurée, joue avec nos certitudes narratives et imbrique intrigues sur intrigues. Mais ce labyrinthe mental évite à chaque fois l’indigestion scientifique ou le propos philosophique inaccessible et n’oublie donc pas qu’il est sensé s’adresser à tous les publics.

C’est là toute l’intelligence du réalisateur qui a tout compris à ce qu’il devait faire avec un sujet en or et des millions de dollars pour l’exploiter. Il livre 2h28 de pur bonheur cinématographique, une aventure démentielle dans les arcanes de l’esprit humain où les pulsions les plus noires trouvent leur incarnation. Au centre, un personnage typique de l’oeuvre de Nolan, Cobb. L’homme est un écorché vif, incapable de se reconstruire psychologiquement et qui va tout faire pour enfin se retrouver. Pertes de repères, illusions, on l’a dit Nolan a incrusté dans Inception tous ses thèmes favoris. D’ailleurs comment ne pas voir l’analogie entre l’architecte des rêves et un réalisateur de cinéma? On retrouve ce sujet déjà abordé dans le Prestige. Cette idée d’illusion, de construction architecturale des rêves, est une des plus belles idées qui peuplent ce chef d’oeuvre.

Inception, s’il s’agit d’une forme d’aboutissement sur le plan thématique pour son auteur, marque également un grand pas en avant au niveau de sa mise en scène. Si Nolan n’a signé que des films brillants bien que relativement classique sur la forme (si on excepte le montage de Memento), il avait jusque là toujours montré des limites évidentes dans la gestion des scènes d’action. Limites qui semblent aujourd’hui appartenir au passé tant il nous comble de bonheur à la moindre scène qui se présente. Et de l’action il y en a à foison, on est loin des deux grosses scènes uniques des aventures du chevalier noir! monté sur un rythme symphonique que souligne habilement la superbe partition d’Hans Zimmer qui signe une de ses compositions les plus magistrales bien que légèrement trop présente parfois. Le vertige est permanent, l’immersion est totale, on s’en prend plein la vue du début à la fin. L’équipe chargée des effets visuels ridiculise facilement toutes les tentatives récentes de destruction massive au cinéma (Roland Emmerich peut aller se cacher) et le spectacle est juste époustouflant.

Le récit se retrouve morcelé par un montage plus qu’habile, on avait rarement vu une utilisation aussi justifiée du ralenti qui vient lui aussi servir la tension alors qu’il aurait tendance à la calmer chez les autres. Bref, techniquement c’est une merveille de chaque instant. Servi par un casting où se croisent les habitués du cinéma de Nolan (Cillian Murphy, Michael Caine, Ken Watanabe) ou des petits nouveaux qui n’ont plus rien à prouver (Tom Hardy, Tom Berenger, Ellen Page, Joseph Gordon-Levitt) qui sont tous exceptionnels, sans exception et peu importe leur temps de présence à l’écran. Ils appuient encore le drame poignant qui hante le récit, celui entre une Marion Cotillard qui trouve de loin son meilleur rôle et un Leonardo DiCaprio qui retrouve un rôle troublant de ressemblance avec celui qu’il tenait dans Shutter Island.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dom Cobb est un voleur expérimenté – le meilleur qui soit dans l’art périlleux de l’extraction : sa spécialité consiste à s’approprier les secrets les plus précieux d’un individu, enfouis au plus profond de son subconscient, pendant qu’il rêve et que son esprit est particulièrement vulnérable. Très recherché pour ses talents dans l’univers trouble de l’espionnage industriel, Cobb est aussi devenu un fugitif traqué dans le monde entier qui a perdu tout ce qui lui est cher. Mais une ultime mission pourrait lui permettre de retrouver sa vie d’avant – à condition qu’il puisse accomplir l’impossible : l’inception. Au lieu de subtiliser un rêve, Cobb et son équipe doivent faire l’inverse : implanter une idée dans l’esprit d’un individu. S’ils y parviennent, il pourrait s’agir du crime parfait. Et pourtant, aussi méthodiques et doués soient-ils, rien n’aurait pu préparer Cobb et ses partenaires à un ennemi redoutable qui semble avoir systématiquement un coup d’avance sur eux. Un ennemi dont seul Cobb aurait pu soupçonner l’existence.