Il n’y a pas de rapport sexuel (Raphaël Siboni, 2012)

de le 11/01/2012
 
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Aux premiers abords Il n’y a pas de rapport sexuel semble être un film de prise de recul intellectuel sur le milieu de la pornographie. Le pitch évoque des milliers d’heures d’archives enregistrées par un acteur, producteur et réalisateur de films pornographiques, de type gonzo, surnommé HPG. En effet, le dispositif est le suivant : HPG a posé une deuxième caméra en arrière-plan pendant ses tournages, enregistrant en continu, dans un coin du décor, et filmant les acteurs au travail. Parfois la caméra semble aussi avoir un rôle pratique de caméra-test, et donne sur la scène tournée un autre point de vue, moins « professionnel ». A quoi sert pour HPG cette mise en abyme de son propre travail ? Il tient alors cette réponse un peu énigmatique : il a voulu filmer pour livrer ensuite ses archives à un artiste et qu’il en fasse quelque chose. Quelque chose qui lui échappe. D’ailleurs, avant la projection, l’acteur venu faire une rapide présentation, annonce qu’il peine à assumer ce film où l’on ne le voit pas toujours à son avantage… HPG, personnage complexe, spontané et réfléchi, complexé et détendu, et d’après Jérôme le Banner : « un poète des temps modernes ». 

Derrière le montage final du film, existe donc le regard d’un autre, Raphaël Siboni, le sélectionneur des milliers d’heures de making-of et le « montreur » final de ce que nous verrons, celui qui porte sur tous les personnages du film un regard rétrospectif, analytique, et sans doute interrogateur. Cet artiste, documentariste et théoricien travaille sur la redéfinition de la notion d’expérience esthétique. Il s’est intéressé à la pornographie en essayant de comprendre « la fascination pour le très gros plan » : « Même si l’œil est collé à l’image, dit-il, il est tenu à distance d’une autre réalité, celle des rapports de force et des corps en sueur… ».

Le film montre aussi la conscience aiguë et assez confiante en elle qu’HPG a de son propre travail, dévoilée par sa démarche d’introspection (ici : je donne à un artiste les éléments pour faire un film sur moi) et qui se retrouve déjà dans son précédent film, On ne devrait pas exister (sélectionné en 2006 à la Quinzaine des réalisateurs), racontant les déboires d’un acteur X qui tente de percer dans le milieu du cinéma traditionnel. Donc ici, les archives sélectionnées et montées bout à bout dessinent des portraits d’acteurs, en plein tournage, se présentant toujours à la caméra au début de la séquence avec leur carte vitale et leur carte d’identité pour les besoins légaux. Puis, les acteurs rentrent dans leur jeu grâce à une présentation d’eux-mêmes, annonces parfois cocasses, parfois tristes ou dérangeantes (lorsque l’on devine ceux qui se forcent), où ils/elles expliquent leurs faux fantasmes.

L’un des véritables axes du film, au-delà du cas HPG et de sa manière de tourner, avec tous les commentaires techniques ou les détails crus de mise en scène requis, se trouve dans les portraits de ces gars et de ces filles, venus faire ce travail si atypique. Des filles (et des femmes plus âgées) dont Alain Burosse, responsable des courts-métrages à Canal, à propos du court-métrage : HPG, son vit, son œuvre, disait être : «naturelles, décontractées, peu sensibles à leur image ». Court-métrage, déjà en forme de  journal intime filmé, qui fit scandale lorsque Canal le diffusa en 1999, et qui vit sa deuxième diffusion annulée suite aux virulentes réactions des Chiennes de garde.

Enfin, dans le documentaire Il n’y a pas de rapport sexuel, un seul des tournages retenus est en extérieur : celui qui sert pour l’affiche du film. Moment étrange où deux acteurs sont allongés dans un champ, devant le capot d’une voiture, et HPG en pause s’éloignant vers le coffre, on aperçoit à la dérobée les deux acteurs pornos s’enlaçant et s’embrassant hors du tournage principal. Ce film, OVNI dans le paysage des sorties de la semaine, constitue surtout une expérience dure, montrant la réalité peu connue des pratiques du monde pornographique. C’est aussi un document qui fait preuve d’un volonté de réflexion et d’analyse, dont l’interprétation reste très ouverte. Allant jusqu’au bout de cette liberté donnée au spectateur, le film ne conseille aucune piste de préférence sur laquelle s’aventurer pour réfléchir, laissant notamment de côté la fonction performative du porno, c’est-à-dire le fait d’être immédiatement perceptible, voire « utile » pour le spectateur.