I.D. (Kamal K.M., 2012)

de le 10/03/2013
 
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Festival du Film Asiatique de Deauville 2013 : Grand Prix

Tellement riche, le cinéma indien ne peut être embrassé dans son ensemble. Chaque petite tentative arrivant jusque devant nos yeux occidentaux de film indien sortant du schéma Bollywood en devient passionnante. Ces films hors du système se multipliant, et devenant de plus en plus visibles à l’international, on tombe parfois sur des petites perles. I.D. a beau être un film très imparfait, sa proposition de cinéma est passionnante, au moins dans un premier temps.

Kamal K.M. a de l’idée, c’est une évidence. Il est de ces réalisateurs capables de transcender un budget anecdotique par des petites idées de mise en scène bien senties. Un verre d’eau, un iPhone, une cage d’ascenseur, chaque objet ou lieu devient une opportunité pour développer une grammaire cinématographique de la débrouille. C’est l’essence des premiers films, proposer des idées de cinéma pour dépasser le cadre de l’exercice pur et simple. I.D. n’a rien d’un chef d’œuvre, ni même d’un très grand film, mais pour un premier essai l’indien Kamal K.M. développe suffisamment de matière pour emporter une certaine adhésion. Son film n’évite pas des écueils grossiers qui viennent littéralement ruiner l’entreprise dans sa seconde partie, à la limite du supportable, mais la structure globale du récit et son approche en terme de mise en scène en fait une première œuvre qui ne manque ni de charme ni d’énergie, à défaut de véritable maîtrise. Des hauts appartement bourgeois à la fange des bidonvilles, I.D. représente une allégorie d’un voyage au bout de l’enfer en abordant l’image de l’Inde sous un jour radicalement opposé à l’imagerie populaire véhiculée par le cinéma local.

I.D. 1

Là où le film peut relativement impressionner, c’est dans sa première partie extrêmement intelligente. En utilisant une mécanique toute droit issue du cinéma d’horreur, qu’il s’agisse du découpage de la narration ou de la construction des cadres, avec profusion de gros plans créant une tension ou d’angles de caméra en plongée, avec un soin pour capter les espaces confinés. Le résultat est de très haute tenue, et la suite tient plutôt bien la route. Avec une note d’intention qui n’est pas sans évoquer le cinéma des frères Coen ou d’Alex de la Iglesia, l’humour en moins, la détresse sociale en plus. Le pression mise sur les épaules de Charu va bien évidemment crescendo, jusqu’à une déconnexion totale du réel le temps d’une scène de fête d’anniversaire alcoolisée, filmée comme un trip surréaliste ou une séquence purement horrifique. L’enquête proprement dite, ce qu’elle entraîne sur la vie privée de l’héroïne, tout est traité avec suffisamment de subtilité tandis que la descente aux enfers continue. Kamal K.M. pousse l’exercice assez loin lorsque Charu va à la rencontre des gens de la rue qu’il filme comme une masse monstrueuse et presque agressive, sans pour autant forcer le trait mais en jouant essentiellement sur l’intelligence de son montage. Malheureusement, le film finit par s’égarer. A l’arrivée dans le bidonville, I.D. commence à sérieusement tourner en rond et entre dans une progression programmatique du pire effet. Les séquences se suivent et se ressemblent jusqu’à l’overdose.

I.D. 2

Dès cet instant, Kamal K.M. perd le fil de son film. Si le basculement vers une forme plus proche du documentaire que du cinéma de genre est un choix tout à fait défendable et intéressant, la mise en pratique pêche par excès. La peinture de ces zones dégueulasses et transpirant la misère humaine est une bonne chose car elle ouvre un regard sur l’Inde plutôt méconnu des occidentaux, mais à trop surcharger sa narration, en reproduisant les scènes de foule grouillante jusqu’à l’écœurement, cherchant la sensation d’agression au coin de chaque bâtisse, I.D. finit par créer une distance qui propulse le spectateur hors du film. Dommage car l’actrice Geetanjali Thapa, pour son premier rôle au cinéma, livre une performance tout à fait charmante et intense, transpirant l’humanité, tandis qu’autour d’elle c’est bien la masse créant le peuple qui s’agite et non des acteurs professionnels. La fusion entre le réel et la fiction crée quelque chose d’intéressant mais l’énergie déployée dans la mise en scène, sans cesse sur la brèche, ne masque pas le manque de cohésion du scénario qui s’éparpille plus que de raison. I.D. finit par tomber dans l’image assez basique et la métaphore un peu simple d’une masse populaire qui finit par avaler les individus et ne laisse aucune place à l’individualité. Une image de fin qui finit par rejoindre quelque part ces séquences terribles où le visage d’un homme mort n’entraîne que la méconnaissance de cet homme, comme si le seul destin possible pour ces misérables était l’anonymat total et la solitude menant à l’oubli. I.D. ne manque pas d’images fortes ni d’intelligence, dommage qu’il s’égare à mi-parcours pour ne plus jamais retrouver sa voie.

FICHE FILM
 
Synopsis

Charu et ses amies partagent un appartement dans l’une des tours de Mumbai. Toutes âgées d’une vingtaine d’années, elles sont venues des quatre coins du pays pour vivre dans la métropole. Un jour, un ouvrier se présente pour faire des travaux de peinture. Agacée de ne pas avoir été prévenue par ses colocataires, Charu presse le peintre d’en finir rapidement mais le retrouve quelques minutes plus tard allongé sur le sol, inconscient. Paniquée mais animée par la volonté de bien faire, elle part sillonner la ville de long en large à la recherche de la moindre information qui puisse la renseigner sur l’identité de cet homme….