Hunger (Steve McQueen, 2008)

de le 19/11/2011
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Quelle idée d’aller faire du cinéma quand on s’appelle Steve McQueen ? Pourtant ce londonien de 43 ans ne pouvait qu’y arriver un jour. Figure majeure de l’art contemporain depuis une quinzaine d’années, vidéaste surdoué, son destin passait forcément par le cinéma. Le risque avec ces nouveaux réalisateurs issus d’autres formes d’expressions artistiques ou des beaux arts plutôt que d’une école de cinéma est toujours le même, c’est le risque de voir de très belles images. Plaisir de l’amoureux de cinéma et sainte horreur du critique, sauf quand il s’agit d’un film français et qu’il ne s’agit pas de cinéma populaire, comme L’Apollonide. Qu’importe, le septième art a besoin d’esthètes qui nous vengent de la tendance au réalisme, et d’autant plus quand ils ont des choses à raconter sur le monde dans lequel on vit. C’est le cas de Steve McQueen, qui signe avec Hunger un premier long métrage d’une puissance incroyable, inattendue, et qui propulse son acteur alter ego au rang des très grands. Autant dire que tous les prix récoltés de Cannes à Venise en passant par les BAFTA ne sont pas volés, Hunger est un des plus gros chocs cinématographiques des années 2000, rien de moins.

Hunger c’est l’histoire d’un des derniers héros irlandais, Bobby Sands, membre de l’IRA mort d’une grève de la faim de 66 jours en 1981. Mais cette composante « histoire vraie » sonne moins comme un argument que comme un postulat concret permettant à un artiste de bâtir un projet de cinéma autour de celui-ci. Ainsi, si Steve McQueen confesse ouvertement de quel bord il est – certainement pas conservateur – son idée est bien plus globale pour livrer un instantané de l’être humain dans ce qu’il a de plus borné et de plus utopiste. Hunger est une sorte de machine de guerre imparable, et c’est sans doute ce qui a gêné ses quelques détracteurs. C’est pourtant la preuve d’un metteur en scène en pleine possession de ses moyens et qui affirme déjà une maturité que la majorité de ses collègues n’approchera jamais. Steve McQueen est tout à fait conscient que le pouvoir du cinéma se situe dans l’image et non dans son illustration par les dialogues, et il le prouve de la plus incroyable des façons en bâtissant justement une structure narrative qui lui permet de mettre ce précepte en application, une structure en trois actes d’une violence inouïe. L’ouverture de Hunger se fait sur un plan fixe sur un lavabo dans une salle de bain d’un blanc clinique. Un homme trempe ses poings dans l’eau chaude, on distingue ses articulations rougies, on devine son goût pour donner des coups. Le plan suivant on voit ses vêtements pliés au carré sur un lit, on comprend qu’il est maniaque de l’ordre. Quand on le voit enfiler son uniforme après un trajet où son regard vide en dit plus que n’importe quelle séance de psychanalyse, on a déjà compris que ce type est un gardien de prison dans un établissement violent. Par son utilisation de la grammaire cinématographique qu’il s’approprie ainsi, par son sens aigu du découpage, par la durée de ses plans qui frôle parfois l’indécence tant ils sont longs, Steve McQueen créé un langage, le sien. Et dès lors qu’on se laisse embarquer, le voyage devient intense et douloureux, incroyablement traumatisant. Avec son goût prononcé pour la longue focale et le filmage du détail, sa volonté de capter une horreur humaine froide comme la mort, il parvient à toucher du doigt le sublime. les images de Hunger sont belles à en pleurer tout en s’avérant absolument répugnantes par ce qu’elles symbolisent. Avec son background d’artiste plastique, Steve McQueen compose des cadres d’une richesse et d’une rigueur qui laissent coi, une sorte de perfection formelle qui ne vire jamais à la pose ou à la démonstration de force gratuite, car aussi belles soient-elles, ces images sont toutes porteuses d’un discours.

Dans le premier acte, à travers les contrastes qu’il pose à l’image, son utilisation des floues et du hors champ, son travail sidérant sur le son et la répétition, il bâtit un univers carcéral ultime. Quasiment muette, toute cette partie qui va d’un personnage à l’autre pour finir sur Bobby Sands est un modèle de construction et de narration visuelle. De la rébellion silencieuse au traitement inhumain qui atteint des sommets rarement vus dans la représentation cinématographique de l’humiliation et de la dégradation des corps – les hommes sont nus en permanence, leurs excréments sont étalés sur les murs, ils vivent à même le sol – tout est construit pour créer un choc durable, rien d’éphémère. On y trouve ces plans sublimes où un homme cherche un rayon de lumière, mettant en avant le constate saisissant entre un intérieur cauchemardesque et un extérieur paradisiaque, même si la lutte y est bien présente. Puis Steve McQueen nous assomme en deux temps. Dans un premier temps il nous immerge dans une séquence de passage à tabac tétanisante par sa fulgurance et sa violence sourde au rythme des policiers en armure qui tapent sur leur bouclier. Le choc est brutal et nous emmènent vers le gros morceau de bravoure de Hunger, un deuxième acte qui tient quasiment tout entier dans un plan séquence fixe d’une vingtaine de minutes. Après avoir opéré un changement de point de vue pour mener le spectateur vers le personnage de Bobby Sands durant la scène de passage à tabac, il le place dans un face à face monumental avec un curé. Cette scène, morceau d’anthologie d’acting pour Michael Fassbender comme pour Liam Cunningham, nous jette au visage quels sont les réels enjeux de Hunger. Il ne s’agit pas de montrer l’univers de ces prisons inhumaines, d’apporter un témoignage ou de soutenir le combat de l’IRA, tout cela va bien plus loin. Il s’agit de capter le principe même de liberté chez l’homme, à travers le sacrifice.

Steve McQueen parvient à capter cela, une figure christique dans ce qu’elle a de plus pur, à savoir un idéal pour l’être humain, un sacrifice total pour une idée. Certes il nous montre le mal absolu, non seulement à travers les gardiens, le gouvernement ou même les membres de l’IRA (l’assassinat brutal dans la maison de repos est un contre-pont essentiel), mais son discours se situe plus dans cette lutte pour un idéal. ce qu’un homme est capable de faire, ce dont il est capable de se détacher, y compris ce qu’il a de plus cher au monde, pour atteindre un nirvana et rester fidèle à ses principes. Ce troisième acte, cette grève de la faim aux images parfois difficilement soutenables, est tout un symbole. L’image de plus en plus épurée, de plus en plus blanche, l’absence de dialogue, les blessures, la violence encore et toujours mais cette fois dans l’inaction. Soutenu par un Michael Fassbender éblouissant, dans une performance inoubliable, Steve McQueen peut dissocier le corps et l’âme en ne s’intéressant qu’au premier. Il atteint quelque chose de sublime, de désespéré, de profondément humain aussi. Alors oui, ça fait mal, très mal même, mais parait-il que toutes les naissances sont douloureuses. Celle-ci est celle d’un très grand réalisateur.

FICHE FILM
 
Synopsis

Prison de Maze, Irlande du Nord, 1981. Raymond Lohan est surveillant, affecté au sinistre Quartier H, celui des prisonniers politiques de l'IRA qui ont entamé le "Blanket and No-Wash Protest" pour témoigner leur colère. Le jeune Davey Gillen, qui vient d'être incarcéré, refuse de porter l'uniforme car il ne se considère pas comme un criminel de droit commun. Rejoignant le mouvement du Blanket Protest, il partage une cellule répugnante avec Gerry Campbell, autre détenu politique, qui lui montre comment communiquer avec l'extérieur grâce au leader Bobby Sands. Lorsque la direction de la prison propose aux détenus des vêtements civils, une émeute éclate. La violence fait tache d'huile et plus aucun gardien de prison n'est désormais en sécurité. Raymond Lohan est abattu d'une balle dans la tête. Bobby Sands s'entretient alors avec le père Dominic Moran. Il lui annonce qu'il s'apprête à entamer une nouvelle grève de la faim afin d'obtenir un statut à part pour les prisonniers politiques de l'IRA.