Hugo Cabret (Martin Scorsese, 2011)

de le 29/11/2011
 
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Martin Scorsese, 69 ans, 20 longs métrages de fiction et des dizaines de documentaires au compteur, qui se met en tête de faire un film « pour enfants » et en 3D, c’est déjà suffisant pour que certains l’enterrent. Lui qui au cours de sa carrière aura révolutionné en plusieurs temps la représentation du polar, du film de gangsters, qui aura porté sur sa ville chérie, New York, un regard de cinéaste inégalable, lui qui représente l’histoire d’Hollywood, le voilà qui s’abaisse à pondre un film de Noël, avec tout plein de numérique dedans qui plus est. L’horreur ! Trêve de plaisanterie, oui Hugo Cabret est un film de Noël c’est vrai, mais c’est tellement plus que cela. Au delà du film lui-même, on ne peut pas passer sous silence ce qu’il représente : une déclaration d’amour. Depuis bientôt cinquante ans Martin Scorsese n’a de cesse de crier son amour pour le cinéma, qui transpire indirectement de références internes à l’intérieur de ses films mais également de ses documentaires, majeurs pour la plupart, ou ses apparitions dans des suppléments de DVD, son implication dans la restauration de films du patrimoine, ses préfaces de livres, etc… pourtant jamais Martin Scorsese n’avait attaqué frontalement, jusqu’à en faire le cœur d’un film, sa cinéphilie. Avec Hugo Cabret, il en a l’occasion, et à travers l’aventure enchanteresse de ce jeune orphelin, c’est au plus grand magicien de l’histoire du cinéma qu’il s’adresse enfin, George Méliès. Toutefois il ne faudrait pas non plus limiter Hugo Cabret à un simple hommage. Ce conte est tellement immense, tellement moderne et nostalgique à la fois, qu’il emporte tout sur son passage, et ce jusqu’aux défenses les plus blindées face aux larmes au cinéma. Une merveille tellement inattendue.

Hugo Cabret c’est le refus d’une trame narrative classique de laquelle on pourrait dégager des enjeux évidents au premier abord. Et si le film semble découpé en deux parties plus ou moins distinctes, il constitue bien un tout d’une unité totale. Pendant une première partie il ne va faire que préparer le terrain pour ce qui va suivre et qui constitue le cœur de son entreprise : déclarer sa flamme, enfin et ouvertement, au père de tous les cinéastes. Mais avant d’en arriver là, il remplit son contrat pour un film de Noël sous forme de conte. En adaptant L’Invention de Hugo Cabret de Brian Selznick, il a dans les mains le matériel parfait pour lui, comme si le roman avait été pensé dans l’optique qu’un jour lui puisse s’en servir. Et Martin Scorsese semble tellement heureux de pouvoir ainsi donner libre cours à son imagination en se déconnectant pour la première fois complètement du réel, ou d’une réalité, qu’il entre dans la si séduisante silhouette du cinéaste-enfant, à la manière de Steven Spielberg. Et un enfant, ça joue avec des jouets, et celui de Martin Scorsese sera la 3D. Un jouet, ou un outil plutôt, qui permet à Marty d’exercer son art en embrassant la technologie la plus aboutie du moment pour rendre hommage à son ancêtre, l’ancêtre de tous les grands, qui avait bien saisi que le cinéma était indissociable de la technologie et qu’il devait s’en nourrir en permanence. On qualifie bien trop souvent, et à tord, les metteurs en scène d’artistes, alors qu’ils sont des chefs d’orchestre capable de saisir le fonctionnement de chaque instrument, une sorte de super-technicien manager. Exactement ce qu’est Martin Scorsese, même si son influence sur l’évolution technologique du cinéma n’est pas aussi évidente que celle des Cameron, Spielberg ou Lucas. Mais voilà, face à la 3D, son cinéma prend une nouvelle dimension, au-delà du simple relief. Pour bien  nous montrer ce qu’il compte en faire, il nous sort une séquence d’introduction interminable et simplement magistrale. Des travellings complètement fous, une occupation  de l’espace qui tient compte de tous les axes, il définit merveilleusement la géographie des lieux et impose déjà sa vision singulière de cet univers. On est comme soufflé, emporté par la beauté des images et cette sensation de pénétrer littéralement le conte, et la gare. Un bref instant on a même la sensation de croiser un sosie de Leonardo DiCaprio en musicien, comme pour lui montrer qu’il est toujours un peu avec lui. Scorsese passe avec brio la période de démonstration, il maîtrise ce nouvel outil, il peut raconter son histoire.

[quote]C’est ici que nous inventons les rêves.

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On entre ensuite de plein pied dans le conte. Un conte classique qui cache un parcours initiatique, qui traite avec fantaisie le sujet lourd du deuil des parents vers lequel tend le personnage de Hugo. S’il cherche à réparer son automate, il cherche inconsciemment à accepter que son père soit mort. Aidé par une fée (Isabelle), guidé par un sage (Monsieur Labisse), menacé par un ogre (le chef de station) et à la fois fasciné et effrayé par le roi (papa George), le chemin que va parcourir Hugo est bel et bien ancré dans une imagerie de conte transposée dans un décor de début de siècle. Martin Scorsese cherche à modeler une certaine réalité parallèle tout en gardant un œil sur l’histoire de Paris, mais il créé avant tout un terrain propice à l’aventure – recherchée par les enfants – et au rêve. Sans lésiner sur un humour burlesque qu’il distille avec parcimonie, il livre toutefois un conte non pas cruel comme le veut la tradition mais d’une tristesse infinie. Comme si la mélancolie qui habitait Le Pôle Express et A.I. prenait le pas sur tout le reste, y compris l’enchantement pourtant bien présent. Cette tristesse n’apparait cependant pas immédiatement, elle s’instaure peu à peu au fur et à mesure que se dessine la figure de George Méliès. On passe ainsi d’un univers fait de rouages mécaniques gigantesques, avec l’impression de retrouver l’obsession de Guillermo Del Toro poussée à l’extrême, à quelque chose de très humain. Et cela symbolisé par la réparation de l’automate. Une fois réparé, place aux larmes, place à la naissance du cinéma.

Il se créé alors une alchimie absolument parfaite entre ce qui se passe à l’écran et l’amour que porte le réalisateur au cinéma. La charge émotionnelle tout à coup relâchée est telle, au moment où on réalise que c’est bien George Méliès à l’écran et jusqu’au plan final sur le visage de cet automate si important, qu’elle nous emporte littéralement. Impossible de résister, pour quiconque se prétend amoureux de cinéma, à ce voyage jusqu’à ses origines. La première projection de L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat, la création du studio, l’envers du décor de ses tournages… le terme si galvaudé de « magie du cinéma » prend ici tout son sens. Et de ce récit entre drame de l’enfance et conte de cinéma, entre réalité romancée et rêve, semble éclore un discours. Tous ces personnages semblent se mêler en une seule entité, celle d’un marionnettiste invisible nommé Martin Scorsese qui n’a rien perdu de sa passion et qui nous rappelle à quel point l’œuvre d’un seul homme, aussi géniale soit-elle, est fragile. Aussi fragile qu’une souris mécanique ou un automate, aussi fragile qu’une vie. La troisième dimension permise à l’image fait naître une mise en perspective entre les personnages, s’intégrant tous parfaitement dans un dispositif narratif finalement assez complexe. Sophistication est bien le maître-mot, Hugo Cabret étant peut-être encore plus que tout une déclaration d’amour au désir de faire du cinéma. De la rencontre entre l’antique et l’ultra-moderne, par la richesse des cadres qu’il construit, par ses mouvements qui semblent repousser les limites du possible en utilisant toutes les possibilités inédites qu’offre la 3D, en créant par exemple des séquences oniriques incroyables (la scène où s’envolent des centaines de dessins est belle à en pleurer), Hugo Cabret représente une sorte d’idéal hors du temps. On y traverse une gare bondée dans un travelling avant au résultat jamais vu, on y fait se rencontrer la passion et le mythe, on y revit presque la scène la plus mythique jouée par Harold Lloyd (Safety Last) et on y fait naître un univers parallèle viable. Ce dialogue avec le cinéma des origines est une des plus belles choses qu’on ait pu voir cette année. Il ne faut pas faire d’erreur de jugement en le limitant à un simple film de Noël. C’est un grand film, porté par un immense metteur en scène ayant trouvé un nouveau mode d’expression et un acteur qui, à 68 ans et après avoir incarné Gandhi ou Itzhak Stern, réussit encore à nous clouer sur place avec une interprétation hallucinante. Un film tellement immense par ce qu’il dégage qu’on lui pardonne tout. D’autant plus que finalement, dans la reconstruction d’un noyau familial qui s’opère, Hugo Cabret est bien un film qui s’inscrit dans les grandes tragédies de Scorsese.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans le Paris des années 30, le jeune Hugo est un orphelin de douze ans qui vit dans une gare. Son passé est un mystère et son destin une énigme. De son père, il ne lui reste qu’un étrange automate dont il cherche la clé - en forme de cœur - qui pourrait le faire fonctionner. En rencontrant Isabelle, il a peut-être trouvé la clé, mais ce n’est que le début de l’aventure…