L’Homme qui voulait vivre sa vie (Eric Lartigau, 2010)

de le 27/09/2010
 
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Qui n’a pas rêvé un jour de changer de vie? De laisser tomber une existence préformatée et minutée pour vivre ses rêves? C’est l’essentiel du propos d’Eric Lartigau sur ce film. Dire qu’on n’attendait pas le réalisateur sur ce genre de film serait un doux euphémisme! Plutôt spécialiste de l’humour – on lui doit la série H puis les comédies Mais Qui a Tué Pamela Rose?, Un Ticket pour l’Espace et Prête-moi ta Main – il s’attaque avec l’Homme qui Voulait Vivre sa Vie à quelque chose de bien plus sérieux, délaissant le ton burlesque de ses précédents travaux. Pour l’occasion il adapte librement le roman éponyme de Douglas Kennedy, transposant l’action en Europe et se voit alloués les services d’un casting 5 étoiles des plus excitants. Le résultat est un habile mélange entre drame et thriller qui manipule des thèmes difficiles. On pouvait craindre un film un brin hédoniste étant donné le pitch mais il n’en est rien, l’Homme qui Voulait Vivre sa Vie s’avère être une oeuvre finalement très noire mettant en scène un homme qui va certes tout plaquer pour vivre sa passion au-delà des considérations matérialistes, mais qui ne le fait pas vraiment par choix. C’est avant tout un récit sur la frustration, sur un personnage faible qui va devoir vivre dans la peur et le mensonge. Un récit aux forts relents universels, du cinéma populaire mais qui entraîne volontiers une profonde réflexion chez le spectateur – pour ne pas parler de véritable introspection – et qui est porté à bout de bras par un acteur formidable qui n’en finit plus de nous étonner.

L’Homme qui Voulait Vivre sa Vie est scindé en deux parties bien distinctes, à l’image du roman. La première, sans aucun doute la moins efficace et la moins passionnante, se focalise sur le portrait de Paul Exben. Le bonhomme est coincé dans sa vie d’avocat métro (enfin, BMW plutôt)/boulot/dodo, marié à une femme avec laquelle il ne parle plus, père de deux enfants, propriétaire d’une grande villa aux abords de Paris, fils de bonne famille au destin déjà tout tracé. Le genre de vie mécanique, triste et pathétique dans laquelle ne semble jamais intervenir le moindre grain de sable qui pourrait tout foutre en l’air. Mais ce genre de portrait on en a déjà vu des centaines, on est là dans du vu et revu sans grand intérêt. Et même quand apparaissent les premiers signes de dysfonctionnement dans ce couple archétypal de petits bourgeois, éventualité d’adultère, distance, cela manque d’originalité. Sauf qu’au fur et à mesure se font ressentir des démons bien enfouis de la vie qui aurait pu être la sienne s’il avait choisi la voie de la passion plutôt que celle de la raison, choix cornélien auquel n’importe quel individu se voit confronté au moins une fois dans sa vie. Et c’est sur ce point d’identification imparable qu’Eric Lartigau accroche le spectateur pour ne plus le lâcher.

Cette situation on l’a vécue ou on la vivra un jour, dans des conditions différentes, avec une intensité variable, mais le fond est là et ne peut que toucher juste. Et c’est ainsi qu’au détour d’un évènement dramatique servant de pivot à tout le récit la vie de Paul va basculer. Le film quitte la chronique sociale banale pour plonger dans le thriller et une sorte de quête initiatique souvent bouleversante. Et ce naturellement car dans l’Homme qui Voulait Vivre sa Vie les émotions ne sont jamais forcées, elle ne passent jamais par une musique tonitruante ou des torrents de larmes, mais simplement par le propos et les regards lourds de sens de ces personnages à la dérive. La seconde partie du film n’est qu’une longue fuite en avant et un paradoxe total. Oui cet homme peut enfin vivre sa passion, la vie qu’il a toujours rêvé et qu’il conservait enfouie par procuration, mais cette vie n’est pas la sienne. Et suivre les errances de cet homme expatrié, tiraillé entre la joie de réaliser ce pour quoi il était naturellement fait et la peur permanente de se faire démasquer, le besoin vital d’évoluer dans le mensonge, est une expérience de vie lourde de sens. On se contrefout de savoir si cela se termine bien ou mal, mais l’évolution de ce personnage est tout simplement passionnante jusqu’à ce final magnifique.

Et la magie opère non seulement par le personnage principal interprété par le brillantissime Romain Duris qui livre une fois de plus une composition stupéfiante de réalisme et dans les yeux duquel la peur se fait ressentir à chaque image, mais également par tous ces forts caractères qui gravitent autour de lui. Eric Lartigau l’a merveilleusement dirigé, à tel point que même s’il irradie le film de son charisme, il ne laisse jamais les autres acteurs dans l’ombre. Tous apportent leur pierre à l’édifice qui va construire/déconstruire le personnage de Paul Exben. Dans la première partie ce sont essentiellement les personnages féminins de Marina Foïs, superbe en femme délaissée, et Catherine Deneuve, impeccable en mentor/mère de substitution, qui guident les décisions. Tandis qu’ensuite, tout tourne autour du personnage troublant de Niels Arestrup, homme insaisissable qui va l’aider à tout remettre en question, sorte de figure paternelle très ambiguë. S’il y a un léger reproche qu’on pourrait faire à cette première incursion d’Eric Lartigau dans le thriller dramatique ça serait sur la mise en scène, sans doute trop propre. C’est beau, carré, académique, il manque une certaine dose de personnalité, le truc qui donnerait une vraie singularité à l’œuvre. Mais ce genre d’essai on en redemande tout de même car c’est typiquement le genre de film qui possède un message global des plus intéressant sous un vernis très classique.

[box_light]À la question raison ou passion Eric Lartigau répond par l’intermédiaire du thriller à tendance dramatique doublé d’un portrait social déprimant. Pour son premier essai dans le genre, lui l’habitué des comédies et de l’humour Canal+, il impressionne par son aisance narrative. Avec un matériau de base de qualité, il transforme l’Homme qui Voulait Vivre sa Vie en réflexion sur nos choix de vie et leur impact sur toute une existence qui serait remise en question, et touche le public avec justesse, lui renvoyant ses propres interrogations à la gueule. Mais là où il met tout le monde d’accord c’est pour illustrer la fuite d’un faible qui va vivre son rêve par procuration. Il n’a plus qu’à ajuster sa réalisation et il risque de nous pondre un grand film dans les années à venir.[/box_light]

Crédits photos : @ NICOLAS GIRAUD / 2010 EUROPACORP – TF1 FILMS PRODUCTION – CIBY 2000
FICHE FILM
 
Synopsis

Paul Exben a tout pour être heureux : une belle situation professionnelle, une femme et deux enfants magnifiques. Sauf que cette vie n'est pas celle dont il rêvait. Un coup de folie va faire basculer son existence, l'amenant à endosser une nouvelle identité qui va lui permettre de vivre sa vie.