Hitchcock (Sacha Gervasi, 2012)

de le 10/12/2012
 
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Après des emprunts plus ou moins marqués, un remake théorique assez passionnant et des variations à n’en plus finir, ce n’est pas vraiment une surprise que de revoir le Psychose d’Alfred Hitchcock sur le devant de la scène, cette fois dans la veine paresseuse du biopic. Passionnant à plus d’un titre par ce qu’il représente dans la carrière d’Hitchcock, le tournage de Psychose n’est finalement ici qu’un prétexte pour signer une comédie romantique lambda bâtie autour de faits réels et d’un univers extraordinaire. Très décevant.

Sacha Gervasi n’est pas un manche. Qu’il s’agisse de son scénario pour Le Terminal de Spielberg ou son formidable documentaire Anvil: The Story of Anvil, il avait déjà plutôt bien fait ses preuves. Ne manquait plus que le long métrage de fiction, et le passage se fait à travers cette commande pour mettre en scène un scénario attendu depuis 5 ans. Le script de Hitchcock, signé  John J. McLaughlin (Black Swan, le prochain Parker) est adapté en grande partie du livre Alfred Hitchcock & the Making of Psycho de Stephen Rebello qui a apporté quelques éléments supplémentaire au scénario. Tout ceci est formidable, de quoi attendre une plongée délirante dans le processus créatif du maître du suspense, ses méthodes de travail, ses obsessions, et tout ce qui tourne autour de ce film séminal pour le cinéma d’horreur. Il faudra malheureusement plonger dans la littérature pour vivre cette expérience qu’Hitchcock ne nous procurera jamais, Sacha Gervasi préférant clairement se pencher de façon maladroite sur la relation entre le maître et sa femme, pièce majeure de son cinéma comme chacun le sait aujourd’hui. En résulte un film dans lequel on n’apprend pas grand chose, qui ne s’avère pas désagréable mais qui, s’il ne bénéficiait pas de cette photographie formidable, aurait bien plus sa place le temps d’une diffusion TV qu’à encombrer un peu plus des salles de cinéma déjà bien remplies.

La genèse de Psychose est passionnante. De par ce que le film implique dans la carrière d’Alfred Hitchcock, son désir de revenir à un cinéma plus expérimental, sa lutte contre les studios et la censure, son financement, ainsi que les obsessions morbides de son auteur. Il y avait clairement un film à faire sur le sujet mais ce n’est pas celui de Sacha Gervasi. Le problème majeur d’Hitchcock tient dans son point de vue et le type de film qui a été voulu. Car la fabrication du film en lui-même intéresse moins le réalisateur que la relation, passionnante sur le papier, entretenue entre Sir Hitchcock et sa femme Alma Reville. Quiconque s’est intéressé un jour au travail du maître a sans doute parcouru le livre Alma Hitchcock: The Woman Behind the Man signé Pat Hitchcock O’Connell et Laurent Bouzereau, et connait donc l’importance de cette femme hors du commun sur l’œuvre d’Hitchcock. En vulgarisant au maximum pour toucher un public très large, Hitchcock passe complètement à côté de l’essentiel pour mieux embrasser la comédie romantique d’une banalité toute hollywoodienne, construite de façon tellement linéaire qu’elle finit par devenir relativement insipide. Il ne s’agit en aucun cas d’un film d’érudit, on n’y apprendra pas grand chose si ce n’est que le maître était comme tous les génies : torturé, mégalomane et en permanence sur la brèche. Une avalanche de lieux communs pour conter une histoire extrêmement convenue dans laquelle le réalisateur de Psychose est montré sous un jour peu reluisant, jaloux maladif, boulimique et très porté sur la boisson. Le film partait pourtant sur de très bonnes bases en jouant la carte du « Alfred Hitchcock présente », une petite dose de fantaisie rapidement oubliée au profit d’une œuvre toute lisse dont les quelques idées originales deviennent rapidement ridicules. A ce titre, la faute majeure est liée à la fascination d’Hitchcock pour le tueur Ed Gein. Sacha Gervasi en fait une sorte d’ami imaginaire inconsistant qui va attiser ses troubles de la personnalité et l’aider à identifier la possible trahison de sa femme. Le manque de subtilité de l’ensemble est à ce niveau et fait légèrement peine à voir, d’autant plus que la sensation d’assister à une succession anodine de clins d’œils et références gentillettes finit par prendre le pas sur une narration assez pauvre et aux enjeux dramatiques logiquement inexistants.

La bisexualité d’Anthony Perkins, la passion d’Hitch pour ses actrices, son goût pour le morbide, le jeu avec la censure pour la scène de la douche, le secret imposé aux projections ou la manipulation maligne de la presse d’alors, tout semble traité par dessus la jambe, avec des gros sabots, pour en faire une comédie. Tout cela serait une excellente idée s’il en ressortait un film euphorisant, voire drôle ou simplement émouvant. Sauf que ce n’est malheureusement pas le cas, Hitchcock étant tiraillé entre l’hommage et une gentille insolence sans savoir quelle voie emprunter et choisissant la plus inoffensive. Difficile de ressentir quoi que ce soit avec des personnages taillés dans le marbre donnant l’impression de traverser un musée de mannequins de cire handicapés par leur maquillage parfois grotesque. Rien de détestable cependant – le film est idéal pour une diffusion TV un dimanche après-midi pluvieux et bénéficie même d’un traitement très noble à travers la photographie plutôt élaborée de Jeff Cronenweth (Fight Club, Millénium: Les hommes qui n’aimaient pas les femmes…) – mais cet exercice, au demeurant périlleux, manque cruellement d’âme. Il suffit pour s’en convaincre de jeter un œil au sort réservé à la multitude de personnages secondaires portés par des choix de casting audacieux et souvent réussis (Scarlett Johansson en Janet Leigh et James D’Arcy en Anthony Perkins en tête) mais qui ne sont que de vulgaires pions dans le seul récit qui semble intéresser Sacha Gervasi : la relation entre Hitchcock et sa femme qu’il ne parvient pourtant pas à épouser dans toute sa complexité. On assiste donc à un film pétri de bonnes intentions, nourri de quelques fulgurances bien senties, mais au final bien trop propre sur lui et sans grande originalité. Dommage car l’alchimie entre un Anthony Hopkins méconnaissable, et dont le surprenant profil mimétique est très appuyé, et une Helen Mirren sublime est bien là. Mais le film sur le tournage de Psychose reste à faire, à moins qu’il ne serve à rien de s’y pencher car les films du maître du suspense et les multiples entretiens qui existent suffisent amplement à capter son génie torturé.

FICHE FILM
 
Synopsis

Alfred Hitchcock, réalisateur reconnu et admiré, surnommé « le maître du suspense », est arrivé au sommet de sa carrière. A la recherche d’un nouveau projet risqué et différent, il s’intéresse à l’histoire d’un tueur en série. Mais tous, producteurs, censure, amis, tentent de le décourager. Habituée aux obsessions de son mari et à son goût immodéré pour les actrices blondes, Alma, sa fidèle collaboratrice et épouse, accepte de le soutenir au risque de tout perdre. Ensemble, ils mettent tout en œuvre pour achever le film le plus célèbre et le plus controversé du réalisateur : PSYCHOSE.