Himizu (Sion Sono, 2011)

de le 21/03/2012
 
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Festival du Film Asiatique de Deauville 2012 : Prix de la critique

S’il est toujours boudé par les distributeurs français pour que ses films sortent en salle ou en vidéo, mis à part Suicide Club sorti il y a quelques années et Cold Fish qui ne devrait plus tarder, Sono Sion est devenu la coqueluche des festivals internationaux. Et cela tombe plutôt bien car si son cinéma suit toujours la même ligne directrice, celle du chaos, il s’affirme comme de plus en plus maîtrisé. L’expérience aidant, Sono Sion devient un grand cinéaste en plus de son rôle de révélateur, chargé d’ouvrir les yeux d’une société intentionnellement aveuglée. Avec Himizu, adaptation du manga éponyme de Minoru Furuya, le réalisateur tourne définitivement la page de sa trilogie de la haine pour lancer celle du chaos. Nourri au trauma du tsunami de mars 2011 qui frappa le Japon, avec ses plaies encore béantes, Himizu est une œuvre aussi mature que folle, portée par un souffle destructeur et lyrique, un véritable requiem bouleversant et un sommet dans l’œuvre de son auteur qui retrouve la perfection atteinte avec le magistral Love Exposure. Un film rare qui s’inscrit dans le plus noble des héritages du cinéma japonais alternatif.

Dès les premières images, Himizu scotche le spectateur. Tourné dans l’urgence après la catastrophe japonaise, le film s’ouvre sur un travelling au milieu d’une ville en ruines, mêlant la réalité au cauchemar sur fond de voix off alors que déjà résonne le requiem de Mozart. Le ton est donné, le film sera une expérience extrême à tous les niveaux. Le chaos par Sono Sion, c’est de pousser tous les curseurs à fond pour provoquer une réaction intense chez le spectateur. Dans le mélodrame, dans la violence, dans l’humour ou dans les clichés, tout est over the top. Le réalisateur a parfaitement compris ce que devait être un manga-live, tout comme Takashi Miike avec Crows Zero, il est nécessaire de garder un lien au réel mais de se laisser aller au surréalisme. En faisant se rencontrer deux êtres bizarres, elle est une stalker qui lui voue une passion, lui est une sorte de héros local sans qu’on sache trop pourquoi, il utilise à nouveau l’univers des freaks modernes pour raconter son histoire. Deux visions extrêmes et détachées du réel de la jeune société japonaise et dont l’histoire d’amour, forcément guidée par une forme de haine, va bouleverser le cours des choses. Parcouru de visions infernales et d’échappées oniriques, de digressions complètement ancrées dans le réel et de réflexions soutenues sur l’apocalypse, Himizu propose une expérience de cinéma assez rare qui marie une esthétique de cinéma classique japonais (cadres riches et stricts, mouvements contenus) et fulgurances électriques. Sono Sion est un réalisateur punk issu du cinéma underground et il n’a rien perdu de sa verve. Au contraire, son cinéma prend autant d’ampleur que son propos se fait de plus en plus agressif et vaste. Les portraits de marginaux que le cinéaste dresse, entre le couple principal extrêmement écrit et les personnages secondaires correspondant chacun à un archétype très « manga » dans l’idée, se catapultent sans cesse, à chaque rencontre, à chaque échange. Le chaos naît des personnages plus que de leurs actes, il est le sel du Japon de Sono Sion qui porte sur son pays un regard aussi sombre que celui de Kiyoshi Kurosawa, tout en étant moins ancré dans le réel et plus excessif dans son traitement. Et plus encore que des personnages, le mal nait des familles. Les deux cocons familiaux en pleine déliquescence que représentent Sumida et Keiko sont l’illustration d’une société pourrie, au bord du gouffre. Son père à lui veut qu’il meure pour toucher l’assurance et rembourser ses dettes tandis que sa mère est plus occupée à chercher un nouveau mec. Ses parents à elle lui construisent une potence pour qu’elle se suicide et efface ainsi leurs problèmes. Cette vision terrifiante nourrit les caractères extrêmes du couple et leur relation proche du SM, ils ne sont pas les enfants de l’atome mais ceux du tsunami, le drame baignant autant leur univers que les dialogues.

La violence dans Himizu est partout, et elle s’impose un peu plus à chaque plan jusqu’à son final tout simplement bouleversant. Sono Sion se plait à ne surtout pas ménager le spectateur et a clairement décider de lui faire vivre quelque chose de spécial. Ainsi il joue en permanence sur un chaos filmique cette fois. Des séquences caméra à l’épaule montées très cut lors des éclairs de rage de Sumida, des scènes complètement floues pour désorienter, il n’a de cesse de brouiller les sens pour créer un rapport physique entre le public et son film. Pour rapprocher encore Himizu du cinéma de Kiyoshi Kurosawa, il a recours à la même technique qui consiste à créer un bourdonnement surpuissant pour créer une sensation de malaise. Comme tout bon requiem ou chemin de croix, il construit son film sur une ligne directrice faite d’étapes et de rencontres, tel un road movie tragique dont les protagonistes ne quittent jamais vraiment le cœur de la tragédie. En alignant fulgurance graphique sur fulgurance graphique, Sono Sion touche au point de non retour lors d’une scène de meurtre. Dans ce plan-séquence monumental qui aligne les travellings avant et mouvements de grue inattendus, provoquant un détachement presque total du réel, il crée une créature. Tel le colonel Kurtz, Sumida devient un symbole, un être mystique qui va appliquer une justice « divine ». À ce moment là Sono Sion va balader sa caméra près de la lie de la société, filme l’explosion totale d’un système où n’importe qui peut tuer n’importe qui impunément. Il tord la plupart des valeurs pour recréer un monde basé sur les piliers du chaos. En apparence, il livre un requiem d’un lyrisme incroyable sur deux adolescents qui se complètent et vont puiser dans l’autre l’essence de la vie. En filigrane il livre le portrait d’un Japon au bord de l’apocalypse, un cauchemar global bouleversant, un cri de désespoir punk. Sono Sion évolue, il devient un très grand cinéaste, affirme sa grammaire cinématographique et explore toujours plus profond ce qui ne fonctionne pas dans ce monde. Et c’est bluffant.

FICHE FILM
 
Synopsis

Sumida est un lycéen dont l’unique ambition est de devenir un homme ordinaire. Son père, qui a quitté le foyer depuis longtemps, réapparaît de temps à autre lorsqu’il a besoin d’argent. Sa mère s’est enfuie avec son amant, laissant le jeune homme sans rien ni personne sur qui pouvoir compter. Réalisant que son rêve ne pourra jamais être exaucé, Sumida devient obsédé par les sanctions qu’il pourrait prendre contre les personnes malfaisantes qui l’entourent.