Harry Brown (Daniel Barber, 2009)

de le 02/01/2011
 
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Les vigilante movies sont devenus des objets rares, et ce genre de film n’émerge généralement qu’en période de troubles. Les banlieues anglaises, qu’on le sache ou pas, vont assez mal et se trouvent de plus en plus gangrenées par le trafic de drogue et la violence, à l’image de nombre de banlieues européennes. C’est le constat de Daniel Barber qui ose pour son premier long métrage, après avoir fait ses armes et sa réputation sur des publicités, montrer les choses telles qu’elles sont, sans prendre de gants et sans maquiller la réalité pour en faire un monde de bisounours à la sauce hollywoodienne. Harry Brown est avant tout un vigilante movie à l’ancienne. Violent, sans concessions, avec une morale discutable qui fera bien évidemment réagir les grands défenseurs de la bonne morale qui par principe ne pourront jamais cautionner le concept d’auto-défense. Mais Harry Brown est également un film plus intelligent qu’il n’y parait, proposant une réflexion assez brillante sur le temps qui passe et le deuil impossible, la place des retraités dans la société, porté par un Michael Caine immense qui retrouve enfin une tête d’affiche.

On pourrait hâtivement comparer Harry Brown à Gran Torino de Clint Eastwood, et ce serait une grossière erreur. En effet Eastwood jouait alors avec l’image de l’auto-défense pour aboutir sur un résultat moralement très acceptable, une farce envers ses vieux détracteurs et une sorte de conclusion prématurée à son immense carrière. Harry Brown c’est différent. L’évolution même du personnage n’a rien à voir et se pose à l’exact opposé. Ce retraité qui s’avérera être un ancien marine passe du statut de vieil homme sympathique à celui de vigilante qui n’a plus rien à perdre et n’est parcouru que d’un désir de justice (ou vengeance). En cela on retrouve un discours qui manque beaucoup au cinéma contemporain, qui a peu à peu perdu sa vocation de sain exutoire aux pulsions inavouables pour se prélasser dans une hypocrisie crasse louant les mérites d’une justice soit incompétente soit corrompue. Outre l’hyper-violence, il était là le propos de Un Justicier dans la ville de Michael Winner, de Vigilante de William Lustig ou même de L’Inspecteur Harry de Don Siegel, des oeuvres importantes aujourd’hui encore qualifiées de réactionnaires, le gros mot préféré des chevaliers blancs de la morale qui refusent de voir plus loin que le bout de leur nez et ont pour sainte horreur de voir les fondements de leur système chéri remis en cause.

Daniel Barber n’accouche pas d’un film de propagande sur l’auto-défense. Premièrement les films de propagande n’ont plus vraiment cours et étaient généralement des grosses productions (quel intérêt de ne viser qu’une poignée de spectateurs?), et deuxièmement il n’érige jamais son personnage en héros, ne cautionnant pas véritablement ses actes. Harry Brown c’est le portrait d’un pauvre type à qui la société a tout pris, qui doit vivre dans un quartier pourrave à cause de sa minuscule retraite, et qui se voit poussé à bout jusqu’au point de non retour. Il s’agit plus d’un cri d’alarme que d’autre chose, maquillé en oeuvre foncièrement amorale. Et les outils à disposition au cinéma permettent de souligner un tel cri d’alarme par l’excès. C’est un choix. On peut le trouver caricatural, grossier, voire à vomir, car il ne montre que des jeunes racailles plutôt que de brosser un portrait réaliste de ces quartiers à problèmes. Mais parfois c’est en forçant le trait, en le poussant vers l’extrême, que le message passe le mieux, au risque d’ensuite être incompris et de paraître racoleur. Avec Harry Brown, c’était le choix le plus judicieux car il en résulte un film coup de poing qui dérange au premier comme au second degré.

Car il ne faut pas non plus passer outre le fait qu’à aucun moment Harry Brown ne prend de plaisir à dézinguer les jeunes de son quartier qui ont tué son pote et n’ont d’autre activité que de foutre le bordel. En ce sens Harry Brown est un pur polar, voire un western urbain aussi profondément noir que pessimiste jusqu’au bout. Ce type dérape complètement, accomplit cette sale besogne qu’il fait sienne devant une police incapable (et qui sombre également dans une scène outrageusement choc), et ce portrait fait froid dans le dos. On pourra reprocher à Daniel Barber des maladresses c’est certain. Des séquences ratées (l’émeute, maladroite), des personnages secondaires assez mal écrits, une tendance à tomber parfois dans l’effet de style gratuit, mais dans l’ensemble le bonhomme passe haut-la-main l’épreuve du premier film. Il signe une mise en scène relativement épurée, profitant des décors presque post-apocalyptiques d’une cité qui s’égare, trouve un ton froid et brutal qui sied à merveille à son récit, et fait un choix génial en s’appuyant sur Michael Caine. L’acteur livre une prestation grandiose car nuançant le propos sauvage du film, et il incarne un Harry Brown qui prolonge étrangement ses compositions passées, telles que dans La Loi du milieu ou Ipcress – danger immédiat. Son Harry Brown est finalement une version vieillissante d’Harry Palmer et Jack Carter, une mise en abyme fascinante pour ce grand acteur aujourd’hui sous-exploité.

[box_light]Sorti il y a plus d’un an en Angleterre, Harry Brown hérite enfin d’une sortie inespérée. Film dans la grande tradition du vigilante movie héritée des années 70, le premier effort de Daniel Barber risque bien de faire parler de lui. Brutal, violent, amoral, Harry Brown dépeint le portrait d’une banlieue anglaise dans tout ce qu’il y a de plus horrible et érige un retraité en symbole de l’auto-défense. On entend déjà les gardiens de la bonne morale crier au scandale réac, mais il n’empêche qu’Harry Brown est un grand polar coup de poing qui ne s’embarrasse pas d’un discours consensuel, va droit au but, et ne propose rien d’autre qu’une noirceur extrême. Porté par un Michael Caine génial, voilà l’exemple d’un cinéma libre et qui n’a pas froid aux yeux, tout en soulevant de véritables questions sur les dysfonctionnements de nos sociétés occidentales.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Ancien marine à la retraite, Harry Brown vit dans un quartier difficile de Londres. Témoin de la violence quotidienne engendrée par les trafics de toutes sortes, il évite soigneusement toute confrontation et invite son vieil ami Leonard à en faire de même. Le jour où l’inspectrice Frampton lui annonce le meurtre de Leonard, Harry, dévasté, ne peut que constater l’impuissance de la police. Un soir, en rentrant du pub, il se retrouve face à un junkie qui le menace d’un couteau. Malgré les effets de l’alcool, Harry retrouve d’anciens réflexes.