Green Zone (Paul Greengrass, 2010)

de le 20/04/2010
 
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« Par le réalisateur de la Mort dans la Peau et la Vengeance dans la Peau » scande fièrement l’affiche française. Ajoutons à cela la présence de l’acteur principal de la saga initiée par Doug Liman et on pourrait presque croire à un nouvel épisode de la série Jason Bourne mais en Irak. Ce serait faire fausse route car il ne faut pas oublier que Paul Greengrass est également, et surtout même, l’homme qui fut l’auteur du terrible et grandiose Bloody Sunday, film traitant des évènements tragiques survenus en Irlande le 30 janvier 1972, et qu’il n’a pas son pareil pour traiter efficacement des sujets brûlants sans oublier de faire du grand cinéma. À chaque fois pourtant on se dit qu’on va finir par se lasser de son style coup de poing et immersif, filmant toujours caméra à l’épaule comme dans l’urgence, mais non. Il maitrise tellement la chose qu’il continue de nous surprendre film après film, et Green Zone n’est pas l’exception à cette règle. Il lui suffit de quelques secondes dans une introduction qui ne laisse pas place au doute pour nous mettre un bon coup derrière la nuque et nous happer pour de bon. Le style Greengrass ne nous laisse aucune chance, aucun répit, on est en Irak c’est certain. Et là où il frappe très fort c’est dans sa manière de marier subtilement les genres, à savoir le film d’action tout public, le thriller paranoïaque et le pamphlet politique. C’est de ce dosage délicat que nait la puissance de son film, une petite bombe aussi efficace qu’intelligente.

Qu’on ne s’y trompe pas, Paul Greengrass n’a pas l’ambition de refaire l’histoire ou de faire un procès aux dirigeants américains. Il ne se pose ni en donneur de leçon ni en documentariste, il donne simplement sa vision personnelle de l’intervention américaine en Irak, et en particulier de la fausse excuse des armes de destruction massive. Et pour cela rien de mieux que de s’appuyer sur le livre Dans la Zone Verte de Rajiv Chandrasekaran (journaliste au Washington Post récompensé d’un Samuel Johnson Prize pour cet ouvrage) ainsi que sur un des meilleurs scénaristes au monde, Brian Helgeland (L.A. Confidential, Payback, Mystic River et Man on Fire, excusez du peu). Belle réunion de talents donc autour de ce projet qui se pose comme une suite logique au non moins efficace Vol 93 du même réalisateur, et qui traitait déjà efficacement thriller, hui clos anxiogène et portée politique. On est en 2003 et les USA lancent leur plus grosse OPA sur un pays depuis le Vietnam en la justifiant comme on le sait. Le risque avec un film qui aborde un sujet géopolitique majeur mais récent et duquel nous n’avons à peu près rien loupé dans les médias est d’enfoncer des portes ouvertes. C’est un peu le cas c’est vrai, mais l’intérêt est ailleurs.

Greengrass cherche avant tout à livrer un spectacle accessible au plus grand nombre, entendre par là au public US pour lui ouvrir un peu les yeux. Mais ce qu’il réussit, brillamment comme d’habitude, c’est à proposer sa réflexion sur les méandres du pouvoir et la manipulation du peuple (ou des soldats, c’est plus ou moins la même chose, ils sont sans doute plus faciles à aveugler) sans appuyer dessus démesurément, sans presser le bouton du pathos non plus. C’est ce qui peut rebuter, car en prenant un véritable recul vis à vis des personnages, le réalisateur britannique les transforme en pantins. En ne se focalisant pas sur eux, mais plus sur leur environnement, on en ressent aucune sympathie. Le seul à bénéficier d’un véritable traitement de fond est celui de Matt Damon bien sur, pion central du jeu d’échec entre gouvernement et CIA qui devient électron libre en apparence, et dans une moindre mesure le Général Al Rawi, ordure parmi les ordures mais traité avec une certaine épaisseur tout de même.

Si les personnages semblent aussi bâclés, c’est simplement que Greengrass mise absolument tout sur sa mise en scène. Il ne s’attarde jamais sur quoi que ce soit, animé par cette énergie qui caractérise son cinéma. Caméra sans cesse en mouvement, à l’épaule comme un reporter de guerre, le cinéaste nous immerge complètement et ne nous laisse jamais respirer, y compris dans les scènes de dialogues. Et quand il filme l’action (et sur ce point il n’est pas avare le bougre!) on est dedans. Mais surtout, contrairement à d’autres qui tentent d’imiter son style depuis presque 10 ans, ce n’est jamais illisible! Judicieusement il choisit de s’élargir son cadre par rapport à la Vengeance dans la Peau, ce qui rend l’ensemble bien plus clair. Avec une maitrise de l’espace qui est totale, on sait toujours où on se trouve, où sont tous les personnages, et d’où viennent les tirs. En bon film coup de poing, Green Zone ne s’embarrasse pas de détails superflus et va toujours à l’essentiel, l’action et le thriller, un summum d’efficacité.

Ainsi il évite les lieux communs, tout comme les éléments déjà vus dans les médias, et dénonce à sa manière l’impérialisme américain et les oeillères qu’aime placer le pouvoir sur ses soldats et/ou l’opinion publique. Film profondément ancré dans la manipulation politique, il n’en oublie jamais le spectacle et propose un rythme tout simplement hallucinant qui ne faiblit jamais durant les presque deux heures. On assiste ébahi à cette démonstration de maitrise aussi bien formelle que narrative, où les armes sont parfois impuissantes devant les mots et où un homme seul tente en vain de faire vaciller une montagne. Mais au-delà il y a un message tout de même assez optimiste qui nous montre une Amérique (à travers Miller mais également la journaliste Dwayne) qui possède les éléments moraux pour construire quelque chose de plus propre. Alors oui Green Zone donne l’impression d’enfoncer des portes ouvertes, mais oser un message politique de cette envergure tout en touchant le grand public à travers du cinéma haut de gamme, et bien c’est très fort et ce n’est pas donné à tout le monde. Puissant tout simplement!

FICHE FILM
 
Synopsis

Pendant l'occupation américaine de Bagdad en 2003, l'adjudant-chef Roy Miller et ses hommes ont pour mission de trouver des armes de destruction massive censées être stockées dans le désert iraquien. Ballotés d'un site piégé à un autre, les militaires découvrent rapidement une importante machination qui modifie le but de leur mission. Pris en filature par des agents, Miller doit chercher des réponses qui pourront soit éradiquer un régime véreux soit intensifier une guerre dans une région instable. En peu de temps et dans cette zone explosive, il découvrira que la vérité est l'arme la plus insaisissable de toute. L'histoire tourne autour des agissements américains en Irak et de la façon dont le gouvernement provisoire, organisé par l'administration Bush, s'est constitué d'amis loyaux du Président plutôt que de personnalités efficaces et capables. Pourquoi n'avoir placé personne, à la tête du gouvernement irakien, qui sache parler arabe ? Pourquoi n'avoir pas engagé des spécialistes de la reconstruction sociale d'après-guerre ?