Gare centrale (Youssef Chahine, 1958)

de le 01/11/2011
 
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Décédé en 2008 à l’âge de 82 ans, Youssef Chahine fermait avec lui toute une page du cinéma international du XXème siècle. 36 longs métrages à son actif, jamais vraiment reconnu dans les grands festivals de cinéma si ce n’est un ours d’argent reçu à Berlin pour Alexandrie pourquoi? en 1979 et un prix spécial pour l’ensemble de sa carrière lors du cinquantième festival de Cannes (5 fois en compétition mais jamais honoré), il est pourtant encore aujourd’hui LE symbole du cinéma égyptien. Lui qui lança la carrière d’Omar Sharif avec Le Démon du désert, qui lutta pendant toute sa carrière contre la censure et poursuivit sa démarche contre l’intégrisme polluant le pays qu’il aimait tant et qui était le sien, c’est avec Gare centrale qu’il se fit un nom. On est alors en 1958 et Youssef Chahine a déjà à son actif une bonne dizaine de films, dont certains se sont plutôt bien fait voir à l’international, et pour la première fois il se met en scène, chose qu’il ne refera qu’à trois reprise dont Le Sixième jour, dans lequel il fit tourner Dalida. Gare centrale, considéré comme un condensé des thématiques éparses développées dans ses films précédents, est une oeuvre incroyable de modernité, un film qui, s’il est clairement considéré comme un classique, étonne en permanence.

Avec une unité de lieu, tout se passe à l’intérieur de la gare centrale du Caire, Youssef Chahine développe le portrait d’un véritable microcosme. Lequel doit se voir comme un véritable précipité de la société égyptienne à l’aube des années 60. Tout à fait conscient des limites d’un tel projet, il concentre son récit sur un peu plus d’une heure seulement et va construire ce qui s’apparente à un véritable film choral avec multiplicité des sous-intrigues. Ainsi, venant d’un pays qui ne fait pas forcément partie des « grands » pays de cinéma, Youssef Chahine livre un film qui n’a pas à rougir face aux ténors de cette années 1958 et qui sont tout de même La Soif du mal, Hiroshima mon amour ou encore Sueurs froides. Avec gare central, Chahine affirme un goût prononcé pour l’étrangeté et les laissés pour compte, ainsi qu’une tendance claire à s’approprier la narration hollywoodienne tout en la déconstruisant quelque peu. Pour poser les bases de son puzzle dramatique, qui lorgne sérieusement du côté du thriller dans sa dernière partie, il va faire appel à deux figures classiques : l’idiot et la femme fatale. Une figure de la tragédie et une autre du film noir qui tira sa révérence la même année, tut cela est très logique finalement. C’est une histoire d’amour impossible qui fait le coeur de Gare centrale, un amour fou et « frustré » de ce pauvre type, non seulement idiot mais aussi boiteux, envers un symbole puissant de féminité et de sensualité, sorte d’Esmeralda égyptienne sous les traits de Hind Rostom, la Marilyn Monroe arabe comme elle était surnommée. Elle possède tous les attributs de la femme fatale, utilisant son charme de façon très égoïste, manipulant les hommes pour arriver à ses fins. Gare centrale étonne d’ailleurs par ses portraits de femmes, dans lesquels se télescopent tradition (la femme que Kenaoui reluque « car elle avait enlevé son voile ») et modernité (les vendeuses de soda), proposant une vision du monde arabe assez rare finalement, et sans doute bien plus proche de la réalité que nombre de clichés véhiculés ici et là. Autour de cette histoire d’amour et de la tournure très noire qu’elle va prendre, Youssef Chahine tisse une toile de sous-intrigues qui portent un coup de projecteur sur une société méconnue, dans laquelle les échanges ne sont que trafics et arrangements entre marchands et policiers, où les pauvres gens travaillent clandestinement, où le progrès – la mise en place d’un syndicat en toile de fond – se voit sans cesse mettre des bâtons dans les roues. Et finalement, tout cela est très actuel.

Ce qui étonne également c’est l’énergie qui se dégage de la mise en scène de Youssef Chahine. Dans un noir et blanc assez majestueux hérité du grand Hollywood, il développe une grammaire cinématographique très élaborée, faite de mouvements aussi élégants qu’inattendus parfois, laissant tout autant vivre ses cadres comme autant d’instantanés de vie ou usant de figures propres au cinéma du regard. Ainsi, il contemple ses personnages frontalement mais parfois à travers un miroir ou une surface de verre déformante, proposant un jeu étudié sur les reflets qu’il oppose à des plans très voyeurs et en vue subjective, caché derrière un meuble ou un pan de mur. Ces regards anonymes, il va les mettre en perspective avec celui de Kenaoui, son personnage central sur lequel il s’attardera longtemps et en très gros plan. Kenaoui, c’est également Youssef Chahine, idiot facétieux qui s’amuse devant la caméra, clown triste et mal-aimé, figure tragique de l’amour destructeur et de la folie latente. On regretterait presque qu’il ne se soit pas plié plus souvent au jeu de l’acteur tant il insuffle de la vie à ce personnage. Mais finalement qu’importe, son oeuvre derrière la caméra parle pour lui, et Gare centrale en est un bien beau jalon dans lequel s’annonce déjà la grandiloquence des numéros musicaux et au détour d’un plan magnifique qui le place sous le regard d’un pharaon, il entame une réflexion fascinante sur le peuple égyptien.

COFFRET 4 FILMS DE YOUSSEF CHAHINE : GARE CENTRALE (1958), LA TERRE (1969), LE MOINEAU (1973) et LE RETOUR DE L’ENFANT PRODIGUE (1976)

Coffret 4 DVD et 1 livret disponible le 5 octobre 2011 – Films en version restaurée – Editeur : Pyramide Vidéo

Si le film fait clairement son âge, la restauration effectuée lui redonne une seconde jeunesse. l’image est relativement propre et les contrastes appuyés. la bande son également nettoyée permet de mettre en avant la composition et le jeu très coloré des acteurs même si l’ensemble arrive vite à ses limites en terme de puissance.

Côté bonus, chaque film du coffret bénéficie d’une préface de Thierry Jousse, ancien rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma, et gare centrale possède également un documentaire passionnant sur le film et ce qu’il a engendré pour Youssef Chahine. Egalement à noter la présence d’un livret tout aussi instructif.

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© Misr International Films

FICHE FILM
 
Synopsis

Kenaoui est vendeur de journaux dans la gare centrale du Caire. Amoureux de Hanouma, la vendeuse de soda, il tente de la séduire. Mais la jeune femme est éprise d'Abou Serib, le bagagiste. Vexé d'être mis à l'écart, Kenaoui décide d'assassiner Hanouma mais se trompe de femme et agresse une voyageuse.