Fulltime Killer (Johnnie To & Wai Ka-Fai, 2001)

de le 03/08/2001
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Il est intéressant de se replonger aujourd’hui dans la filmographie de Johnnie To, réalisateur devenu hype grâce à sa présence dans des festivals prestigieux comme Cannes ou Berlin, Mecques des cinéphiles où se font et défont les carrières internationales, et dont les derniers films, dont de purs chef d’oeuvres du film noir, n’ont été distribués en France que dans une poignée de salles. Même si la majorité des français découvre cet artiste passionnant aujourd’hui, il faut savoir qu’il fait des films depuis 1980, qu’il a donc fait partie de la nouvelle vague de cinéma HK avec John Woo et Tsui Hark (il a d’ailleurs tourné The Big Heat pour la Film Workshop de ce dernier) et il a monté sa propre société de production, la Milkyway Image, en 1996 qui a produit depuis une cinquantaine de films. Une majorité réalisés officiellement par Johnnie To, les autres officieusement car à l’image de Tsui Hark il est de la race des producteurs qui aiment tout contrôler. Tout ça pour dire que le bonhomme n’a rien d’un débutant et sa popularité tardive n’a rien de si surprenant. C’est depuis la rétrocession de HK à la Chine, et le départ des autres grands réalisateurs vers les USA, un des réalisateurs les plus puissants là-bas.

Ayant aujourd’hui une réputation d’auteur alors qu’auparavant il avait l’image d’un réalisateur très malin pour flairer le bon coup commercial, il a montré au monde en 2001, grâce à ce Fulltime Killer, qu’à l’image d’un Christophe Gans ou d’un Quentin Tarantino, lui aussi avait une culture cinématographique importante et qu’il aimait le cinéma international.

À la lecture du pitch, on peut se dire, à raison, que s’il y a une quelconque originalité dans ce film, ça n’est pas au niveau du scénario. Il est clair que l’histoire de deux tueurs qui s’affrontent, un triangle amoureux, un dénouement que l’on devine dès le départ comme tragique, il n’y a rien d’innovant là dedans. Mais sous l’apparence d’un polar ultra convenu, genre dont les spectateurs à HK sont très friands, jusqu’à l’overdose, Johnnie To va s’appliquer à expérimenter une nouvelle fois et surtout va se faire plaisir ! Et par la même occasion il nous fait vachement plaisir à nous, spectateurs amateurs de cinéma d’action, de cinéma asiatique, de polars français et américains, amoureux de cinéma en tous genres. Le scénariste Wai Ka-Fai, crédité également comme co-réalisateur, et collaborateur de longue date de Johnnie To, a transformé cette histoire classique en hommage au cinéma qu’ils vénèrent tous deux.

Ainsi tout au long du film on trouvera des références à Terminator (Tok avec son fusil à pompe), à Crying Freeman (le personnage de O fortement inspiré du Freeman, Chin que Tok compare à Emu), Point Break (Tok qui attaque la limousine avec un masque de Bill Clinton, on aperçoit l’affiche dans le vidéoclub), Fenêtre sur cour (O qui surveille Chin à la jumelle), Time and Tide (fusillade dans l’immeuble), Léon (quand Tok apprend à tirer à Chin), Melville, Suzuki, etc… Il se rend même un hommage personnel lors de la scène au cinéma qui diffuse son chef d’œuvre, The Mission ! Et à y regarder de plus près, la construction du dernier acte fait clairement référence au jeu vidéo, au FPS ((First Person Shooter)) en particulier. Johnnie To ratisse donc très large au niveau références en tous genres, de manière pas toujours fine comme sait si bien le faire Tarantino , mais toujours en respectant les œuvres originales et en montrant tout son amour pour cette culture. Bizarrement on a l’impression que Johnnie To livre son bilan perso sur l’évolution du polar d’action mondial, remerciant à sa manière tous ceux qui y ont contribué.

Mais fort heureusement Fulltime Killer ne se résume pas à une hermétique et inutile accumulation de références. Johnnie To nous livre un polar comme seul Hong Kong sait le faire. On appréciera l’affrontement de 2 tueurs à gages, l’un japonais interprété par un Takashi Sorimachi dont la classe n’a d’égale que la froideur et la névrose, l’autre chinois interprété par Andy Lau qui cabotine comme jamais. Le calme et la méthode du japon contre l’énergie et l’ambition de la Chine… Ce duo qui se déteste autant qu’il s’aime et s’admire devient rapidement trio, avec le personnage de Chin (Kelly Lin), femme au caractère et à l’histoire complexe qui sera tiraillée par l’amour qu’elle porte aux deux tueurs si différents. C’est cette relation qui mènera à la tragédie qu’on imagine rapidement. Egalement en temps que narrateur après qu’il se soit fait éjecter de fort belle manière du récit, on trouve un flic d’Interpol interprété par le toujours excellent Simon Yam, touchant comme policier complètement dépassé par le duel de titans que se livrent les assassins. Sa confrontation directe avec Tok changera à jamais sa vie jusqu’à une savoureuse inversion des rôles.

Mais que serait ce type de film sans une mise en scène de haut vol ? Et Johnnie To filme tout son petit monde qui se déchire avec une virtuosité bluffante. Aux traditionnels plans à la grue qui montent au milieu des rues de Hong Kong et à l’utilisation outrancière du grand angle s’ajoute une photographie haut de gamme, l’une des plus belles parmi les productions Milkyway. Il faut voir ces scènes de flashbacks incroyables, les lieux où se passent les assassinats, où les teintes évoluent selon le pays, l’opposition perpétuelle entre le noir et la lumière (l’appartement que loue O comme couverture est très éclairé alors que son appartement, sa réalité, est plongé dans l’obscurité). Plus que des effets de style, la mise en scène se met vraiment au service de l’action. Enfin, un mot sur la musique qui comme toujours chez To joue un rôle essentiel, elle s’avère beaucoup moins efficace que d’habitude mais comporte une chanson troublante, « where my heart belongs » par Alla Kadysh.

[box_light]Film qu’il est possible de considérer comme une synthèse du polar international, ou comme le coming-out cinéphile de Johnnie To qui confesse ses goûts cinématographiques, Fulltime killer est avant tout un pur polar d’action, dont la mise en scène, l’évolution des personnages et de leurs relations, ainsi que les performances des acteurs inspirés, réussit à transcender un script en apparence bien trop simpliste. Une réussite de plus pour ce grand monsieur du cinéma qu’est Johnnie To et un classique indémodable du polar made in HK.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

O est un tueur professionnel solitaire. Il est réputé être le meilleur. Personne ne connaît son visage. Il limite au minimum ses contacts avec le monde extérieur.
Tok, lui, est un tueur à gages extraverti. Il transforme les meurtres qu'il commet en véritables spectacles. Il aime son métier. Son seul but : devenir le meilleur. Son unique obstacle : O. Le seul moyen : affronter O et mettre fin à son existence. Mais Tok doit d'abord débusquer O.
C'est une jeune femme, Chin, qui réunira les deux hommes...