Flight (Robert Zemeckis, 2012)

de le 15/01/2013
 
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Occupé depuis 12 ans à créer et configurer le cinéma de demain, avec les échecs commerciaux successifs qui accompagnent si souvent les visionnaires, Robert Zemeckis n’a visiblement pas eu d’autre choix que de revenir au film live. Réjouissance pour les uns, aveu d’échecs pour d’autres, Flight est concrètement un moyen pour lui de s’assurer de son potentiel commercial tout en rassurant les grands pontes d’Hollywood. Derrière l’exercice en apparence très classique, Robert Zemeckis règle ses comptes et livre un film assez magistral légèrement handicapé par un final franchement déroutant.

Dès les premiers instants de Flight, quelque chose dénote au sein de l’œuvre de Robert Zemeckis. Le tout premier plan sur un avion qui décolle s’enchaîne avec le réveil difficile d’un couple et un corps de femme nue s’empare du cadre. Un plan hyper sexué, chose relativement rare chez le réalisateur, qui annonce assez clairement sa prise de position : celle d’un grand qui se glisse dans la peau d’un sale gosse. Ainsi Flight ne sera pas seulement ce drame hollywoodien attendu, dérivé de l’histoire vraie du pilote Robert Piche. Orchestré d’une main de maître par John Gatins, scénariste insaisissable capable de passer du drame sportif (Hardball et Coach Carter) à la fable SF sous forte influence de Zemeckis justement avec Real Steel, le script de Flight joue volontiers avec les notions de morale et d’entrisme. Véritable exutoire pour un génie incompris et frustré, Flight ne prend jamais le spectateur pour un demeuré en lui proposant à la fois une lecture très premier degré qui en fait un drame classique vraiment efficace, mais prend une toute autre ampleur dans son sous-texte. Un sous-texte éminemment personnel pour le réalisateur qui dresse le portrait de la chute d’un héros trouble, de sa consécration fulgurante à sa rédemption, en passant par l’enfer. Biblique à souhait, faussement moraliste, Flight puise sa beauté de son ambiguïté permanente et de son contrepied assez virtuose.

FLIGHT

Côté spectacle, Robert Zemeckis prouve bien qu’il tient toujours la forme. Il livre deux séquences aériennes pour lesquelles l’adjectif dantesque parait encore trop faible. Personne n’a oublié la scène de crash dans Seul au monde, et il remet le couvert jusqu’à provoquer chez le spectateur une réaction physique à ce qui se déroule à l’écran. Si ces scènes se montrent aussi efficaces, c’est qu’elles sont le fruit d’un langage cinématographique extrêmement élaboré s’appuyant autant sur la mise en scène pure (cadres et mouvements dans un espace aussi restreint qu’une cabine de pilotage), sur la performance de son acteur principal (Denzel Washington montre des choses incroyables dans ce film), mais aussi et surtout sur l’intelligence de son découpage et de son montage. Robert Zemeckis reste un génie de la manipulation par la narration visuelle et les séquences les plus impressionnantes de Flight sont là pour en témoigner. La scène de crash en particulier provoque une sensation de désorientation et de douleur assez intense. Mais la démonstration Zemeckis ne s’arrête pas à ces deux séquences évidemment. La grammaire visuelle développée dans ce film impressionne autant par son hyper réalisme (gestion frontale de la mort et de la chair) que par son romantisme exacerbé qui n’est pas sans rappeler parfois le cinéma de Martin Scorsese. Scènes de défonce en contre-plongée, travellings au ralenti et utilisation massive d’une bande son dopée au rock 60’s/70’s n’y sont sans doute pas étrangers. Flight c’est également le portrait d’une société qui prend un plaisir malsain à brûler ses héros, le récit d’un homme détruit qui passe de l’ombre à la lumière et entame son travail de rédemption, c’est une histoire d’amour terrible entre deux écorchés vifs et l’auto-portrait d’un réalisateur adulé puis envoyé au bûcher pour un mode de fonctionnement en dehors des clous. Derrière le drame très hollywoodien dans l’esprit se joue donc quelque chose de très personnel. Comment en pas voir en ces scènes où Denzel Washington et humilié, ou dans ses phases d’auto-destruction, l’image de Robert Zemeckis piétiné par ceux qui l’ont porté aux nues ?

FLIGHT

A travers cet anti-héros se dessine l’image d’un homme pathétique, seul, qui ne peut s’épanouir que dans l’univers qu’il se crée lui-même à travers drogues et alcool. Là encore, l’image est suffisamment claire pour faire de Flight une sorte de film libérateur. Et en même temps un conte morbide basé sur un humour très noir, des personnages surréalistes (l’énorme partition de John Goodman en ange gardien et dealer) et des motifs essentiellement liés à la religion. Truffé de symboles dont il s’amuse allègrement (la destruction du clocher d’une église, les secours portés par une congrégation…), Flight donnerait presque l’illusion d’un film prêchi-prêcha tout en se moquant assez ouvertement des idéologies religieuses. Et si le dernier acte semble tout réfuter, dans un ton mélodramatique assez lourd créant une étrange rupture, il convient de s’y pencher sur le ton de l’ironie. Robert Zemeckis prend un gros risque en sortant cette carte en conclusion et en déjouant toutes les attentes. Et c’est sans doute là que se situe son plus beau pied de nez, en optant pour une sortie de piste complètement surréaliste tout en contentant l’amateur de happy end. Il ne faut pas oublier quel type de manipulateur est ce réalisateur et à quel point il est capable d’orienter le regard du spectateur pour lui faire accepter ou rejeter quelque chose. Il aurait pu être plus frontal, jouer la carte de l’insolence jusqu’au bout, mais il est bien plus malin que ça. Flight n’est peut-être pas un de ses plus grands films, mais probablement un de ses plus fins. Une performance à mettre autant au crédit d’une mise en scène intelligente que d’une équipe totalement dévouée, à commencer par ses acteurs bien sur, géniaux, mais également Don Burgess qui signe une lumière formidable et le fidèle Alan Silvestri dans une très grande forme. Nul doute qu’après un tel catharsis, Robert Zemeckis va pouvoir recommencer à faire avancer le cinéma de demain, car il est très au fait de celui d’aujourd’hui et du monde dans lequel il évolue.

FICHE FILM
 
Synopsis

Whip Whitaker, pilote de ligne chevronné, réussit miraculeusement à faire atterrir son avion en catastrophe après un accident en plein ciel… L’enquête qui suit fait naître de nombreuses interrogations… Que s’est-il réellement passé à bord du vol 227 ? Salué comme un héros après le crash, Whip va soudain voir sa vie entière être exposée en pleine lumière.