Fist of Legend (Gordon Chan, 1994)

de le 24/08/2010
 
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Il y a parfois des remakes qui sont juste opportuns, c’est d’ailleurs le cas d’une grande majorité, et puis il y a ceux plus intelligents qui se posent comme un symbole. En 1972 un certain Bruce Lee livrait sa plus grande performance dans un film aujourd’hui culte en grande partie pour son déchainement insensé de violence et de haine, la Fureur de Vaincre. Réalisé à la gloire de celui qui permit aux arts martiaux d’exister en occident et qui imposa le kung-fu au cinéma, ce film tout à fait brillant, bien que très ancré dans son époque, souffrait pourtant d’un propos haineux, pour ne pas dire raciste, envers le peuple japonais. Il n’est pas si étonnant que ça, en pleine réconciliation avec l’histoire à la veille de la rétrocession de 1997, de voir quelques uns des acteurs majeurs de l’industrie cinématographique hongkongaise tenter de poser un nouveau regard sur cette période noire de l’histoire sino-japonaise, l’occupation de la Mandchourie par le Japon. Dans la Fureur de Vaincre de Lo Wei, sans doute son plus grand film, Bruce Lee n’incarnait que la rancœur, la colère, et se transformer en une véritable machine à tuer dénuée de sentiments, sauf en de très rares occasions où l’homme semblait réapparaitre derrière le masque. 20 ans plus tard c’est Jet Li qui entre dans la peau du personnage. Antithèse totale de Bruce Lee, que ce soit sur le plan physique ou moral (il vient de l’école Shaolin et n’a donc pas cet égo surdimensionné qui rapprochait Lee d’une diva), il représente un choix de casting incroyablement intelligent afin de faire de Fist of Legend bien plus qu’un simple remake de Fist of Fury. On ne peut même pas parler d’hommage, on laissera ça à Donnie Yen pour Legend of the Fist: the Return of Chen Zhen, mais d’un éclairage nouveau sur une légende ancrée dans une des périodes troubles majeures de l’histoire chinoise. Et accessoirement il s’agit d’un des plus grands films de kung-fu des années 90.

Dans les grandes lignes la trame reste assez proche de l’original. Mais les modifications apportées en apparence mineures bouleversent complètement le message du film. Chen Zhen est parti faire ses études au Japon où il rencontre sa petite amie japonaise. Quand il rentre en Chine après avoir appris que son maître Huo Yuanjia (personnage qu’interprétera Jet Li par la suite dans le Maître d’Armes, un de ses plus grands rôles) a été tué par un maître japonais, il n’a donc pas cette haine viscérale qu’avait le personnage de Bruce Lee envers le peuple nippon. Toute cette nuance apportée est bien entendue bienvenue car elle limite énormément le propos nationaliste et n’érige plus Chen Zhen en symbole de révolte et tueur de japonais mais bien plus simplement en héros. Et un héros n’a pas besoin d’une idéologie puante pour exister. Toutefois le film n’est pas vraiment pro-japonais, loin de là, ils restent les envahisseurs. Mais le propos « tous des ordures » est jeté aux oubliettes. On y voit explicitement que l’influence néfaste vient avant tout d’une poignée d’homme de pouvoir aux ambitions inhumaines et que certains osent même s’élever contre ce pouvoir au péril de leur vie.

Car Fist of Legend met en avant un élément essentiel, la philosophie du wushu et des arts martiaux au sens large. D’ailleurs Chen Zhen qui est déjà un maître parcourt le film en apprenant de chaque nouvelle épreuve. Sa plus belle leçon lui sera donnée par le vieux maître japonais au cours d’un combat somptueux, les yeux bandés. Peu importe la victoire, c’est la philosophie qui compte. Passé le début du film et la mise en place, on bifurque clairement vis à vis de l’intrigue originale, et ce jusque dans la conclusion qui évite intelligemment de citer le plan final légendaire de la Fureur de Vaincre où on voyait Bruce Lee bondir vers sa mort en poussant son cri, tel une icône, un matyr, l’incarnation d’une idée. Si la toute fin de Fist of Legend peut décevoir en comparaison, elle est d’une logique indiscutable par rapport à tout ce qui la précède, ce film ne cherche pas à développer la moindre portée idéologique et encore moins à concurrencer l’original, chose impossible dans les années 90. De la même façon, le peuple chinois n’y est pas montré comme tout blanc, la corruption s’étant largement implanté et ayant dépassé la plus puissante des fidélité. Concernant l’aspect historique on ne va pas s’attarder dessus, le personnage de Chen Zhen est fictionnel et celui de Huo Yuanjia est décédé 20 ans avant l’invasion de la Mandchourie, ce n’est en aucun cas une reconstitution fidèle de quoi que ce soit.

Et si Fist of Legend nous peint un portrait assez formidable d’un héros qui s’éveille à la rébellion tout en proposant un cheminement spirituel admirable, c’est également – voire surtout – un film d’action assez génial. Gordon Chan signe là ce qui reste sans doute comme sa plus belle réalisation, son film transpire la classe cinématographique à chaque plan. Jouant habilement entre les plans larges et les zooms en contre plongée pour souligner une certaine icônisation du héros, il utilise toujours les dutch angles si prisés à Hong Kong à bon escient, de préférence dans des espaces limités. C’est un petit bijou de mise en scène qui doit également beaucoup à l’immense Yuen Woo-ping qui, en bon action director, a mis en scène toutes les scènes de combat en plus de régler les chorégraphies. Abandonnant pour l’occasion les combats câblés qui ont fait sa réputation internationale à l’époque d’Il Était une Fois en Chine (sa carrière avait déjà commencé bien longtemps avant et avec tout autant de talent), il signe des combats pour la plupart très réalistes et qui surtout mettent en valeur les qualités martiales de tous les acteurs.

Ainsi c’est un réel plaisir d’assister à la démonstration de souplesse et de vitesse de Jet Li qui n’a que très rarement pu autant s’exprimer à travers son art. Il fait preuve d’une maitrise assez incroyable et Yuen Woo-ping sait parfaitement comment le mettre en valeur, mais sans oublier ses adversaires qui sont tous interprétés par de vrais acteurs martiaux, ce qui rend les combats souvent bluffants. D’autant plus qu’on trouve dans Fist of Legend, tout comme dans la Fureur de Vaincre différents styles de combats venus d’un peu partout, ce qui apporte une touche d’exotisme supplémentaire à l’ensemble. Dans tous les cas on trouve dans ce film de véritables morceaux de bravoure dont certains servent toujours de modèle aujourd’hui.

[box_light]Aujourd’hui considéré comme un grand classique du film de kung-fu, un des derniers de l’âge d’or du cinéma HK d’avant 1997, Fist of Legend n’a pas volé sa réputation. Développé sur une trame connue qu’il contourne intelligemment, il dépasse merveilleusement son statut de remake d’un film culte pour proposer une variation moderne plus sage mais aussi plus réaliste. Jet Li n’est pas Bruce Lee, ne le sera jamais, et il possède suffisamment d’humilité et de talent pour ne jamais tenter de l’imiter, et c’est ce qui fait tout son charme. Superbement mis en scène, truffé de scènes de combat démentes, Fist of Legend est bien une pierre angulaire du film de kung-fu des années 90.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

En 1937, au début de la guerre sino-japonaise, Chen Zhen (Jet Li), un étudiant chinois, revient de Tokyo, où le racisme est devenu insupportable, pour rejoindre son école d'arts martiaux à Shanghai. Sur place, il apprend que son vieux maître Huo Yuan-jia a trouvé la mort au terme d'un combat truqué contre le directeur d'une école de karaté rivale. Menant son enquête, Chen Zhen découvre que son mentor a en fait été assassiné par Go Fujita (Billy Chow), un militaire japonais, avec la complicité d'un membre de l'école. Aidé du maître d'arts martiaux japonais Fumio Funakoshi (Yasuaki Kurata), de Huo Ting-en (Siu-hou Chin), le fils de Huo Yuan-jia, ainsi que de Mitsuko Yamada (Shinobu Nakayama), sa petite amie japonaise venue le rejoindre, le jeune homme est déterminé à venger l'honneur de son maître.