Fighter (David O. Russell, 2010)

de le 31/01/2011
 
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Vu de loin on peut se demander ce qui est passé par la tête de David O. Russell, réalisateur parmi les plus doués et originaux d’Hollywood (Les Rois du désert, J’Huckabees), pour s’attaquer à Fighter, projet parmi les plus « classiques » de l’année écoulée et candidat tellement évident aux oscars. La réponse est assez simple : Mark Wahlberg. En effet l’acteur et producteur porte ce film à bout de bras depuis quelques temps, s’est entraîné pendant quasiment 4 ans pour devenir un vrai boxeur et les deux hommes sont extrêmement proches. Ils seront d’ailleurs de nouveau réunis, un devant la caméra et l’autre derrière, sur l’adaptation cinématographique du jeu vidéo Uncharted. Ce portrait de boxeur, qui n’échappe pas à la mention préférée des américains (« tiré d’une histoire vraie »), et qui a pendant un temps été porté par Darren Aronofsky (avant que Brad Pitt, qui devait tenir le rôle de Christian Bale, ne lâche une nouvelle fois le réalisateur après The Fountain) devenu producteur exécutif, s’inscrit parfaitement dans la glorieuse lignée des grands films de boxe américains. La boxe et les parcours de boxeurs étant généralement des matériaux de base fantastiques pour en tirer un film, avec tous les ingrédients des plus belles tragédies mais ancrées dans le réel, Fighter hérite d’un bijou de scénario. Mais plutôt que d’en tirer un drame ultra classique et sans grande ambition, simplement porté par son histoire, David O. Russell fait le choix de l’humain avant tout, suivant un procédé qui a fait ses preuves avec The Wrestler, et inscrit son film dans la droite descendance de Raging Bull, et plus généralement dans la veine de l’oeuvre de Martin Scorsese qui trouve avec David O. Russell un de ses plus beaux héritiers, avec James Gray.

Dans Fighter la boxe est relayée au second plan. Ainsi, le sport en lui-même n’est que rarement à l’écran, et pour la plupart du temps les combats filmés sont avortés. Mis à part un combat final où on retrouve presque l’intensité et l’immersion folles vues dans le grandiose Ali de Michael Mann, l’intérêt est ailleurs. Et d’ailleurs, si ce n’est ce final justement, qui se laisse aller aux torrents d’émotions façon Rocky, Fighter évite habilement les pièges du mélo hollywoodien. Bien que très fidèle à cette période de la vie de « Irish » Micky Ward et son demi-frère Dicky Eklund, Fighter ne suit pas forcément le chemin balisé du drame familial et de la success story à l’américaine, même s’il en a l’air dans les grandes lignes. Avec ses personnages centraux masculins complètement noyés dans un univers exclusivement féminin, symboles d’une castration qui se personnifie dans le rôle de Micky, incapable de prendre la moindre décision sans avis autre que le sien, avec ce spectre d’une gloire passée qui impose inévitablement une bride à l’avenir, avec ces portraits de losers en puissance, on est bien devant une oeuvre au ton original.

Originalité qui se traduit tout d’abord dans le lent glissement de point de vue opéré sans qu’on s’en rende vraiment compte. Car une fois passé le générique/introduction sous la forme d’un magnifique travelling dans les rues de Lowell, tout porte à croire que Fighter va essentiellement se focaliser sur le personnage de Dicky, centre des attentions et sujet d’un reportage d’HBO. Lui, l’ancienne gloire de Lowell, le type qui avait battu Sugar Ray et dont l’esprit anéanti par le crack s’est inventé un come-back. Puis le point de vue glisse vers Micky, avant de devenir plus global et de livrer le portrait d’un combat à divers degrés. Celui d’un homme pour s’émanciper d’un cocon familial destructeur, celui pour imposer son amour à sa famille, celui pour accepter que l’être humain est capable de changer en bien. Alors on peut y voir une certaine facilité pour le pathos, sauf que David O. Russell ne plie jamais devant cette idée, tout simplement en jouant la carte de la retenue (tout du moins jusqu’au final), de la sobriété, et surtout de l’humour, omniprésent dans Fighter pour apporter l’équilibre nécessaire. Il en résulte un récit poignant, non pas pour son aspect « histoire vraie », on s’en fout, mais pour le naturel avec lequel il est traité.

On retrouve, plus encore que dans les thèmes abordés, l’influence notable de Martin Scorsese et du nouvel Hollywood en général dans la mise en scène. Influence totalement digérée par ailleurs pour aboutir sur une vision propre au réalisateur qui délaisse son exubérance visuelle pour livrer un film où se mêlent cadres serrés sur les personnages et caméra à l’épaule avec de larges travellings et une imagerie romanesque du plus bel effet. David O. Russell n’en oublie pas pour autant son amour pour la belle image et s’est adjoint pour l’occasion les services du génial directeur de la photographie Hoyte Van Hoytema (à l’oeuvre sur le chef d’oeuvre Morse de Tomas Alfredson) qui livre une des plus belles lumières urbaines de ces dernières années, avec à la clé de sublimes images presque irréelles parfois (ce plan précédent le dernier combat, quelle merveille!). Mais Fighter ne serait sans doute pas le film majeur qu’il est sans ses interprètes remarquables. De Melissa Leo à Amy Adams pour les seconds rôles surprenants aux prestations époustouflantes du duo d’acteurs principaux, on est bluffés. Que ce soit Mark Wahlberg, dans ce qui ressemble bien au rôle d’une vie, à Christian Bale, développant une intensité dans le jeu qu’on ne lui connaissait pas, au delà de la transformation physique hallucinante, il y a de quoi être impressionné. Vraiment, tous les ingrédients d’un très grand film sont ici réunis.

On pouvait légitimement craindre une bouillie typiquement hollywoodienne sur la vie dramatique d’un boxeur. Au lieu de cela, et grâce à un scénario en béton, une mise en scène à l’énergie digne du Scorsese des meilleurs jours et des acteurs absolument fabuleux, on assiste à un portrait sensible de deux frères, ou presque, et leurs luttes pour se construire un présent et peut-être un avenir. David O. Russell surprend énormément avec ce Fighter loin de ses expérimentations visuelles habituelles et une sobriété qu’on ne lui connaissait pas. Il signe là un très grand film qui le place aux côtés de James Gray et P.T. Anderson comme les seuls vrais héritiers du nouvel Hollywood, capables de transcender un sujet classique simplement par leur maîtrise incroyable des outils du cinéma, et c’est grandiose, dramatique, drôle et touchant à la fois.

FICHE FILM
 
Synopsis

Micky Ward est un jeune boxeur dont la carrière stagne. Il va rencontrer Charlene, une femme au caractère bien trempé, qui va l'aider à s'affranchir de l'influence négative de sa mère, qui gère maladroitement sa carrière, et de ses sœurs envahissantes. Son demi-frère Dicky Eklund, lui, a connu la gloire sur le ring, il y a bien longtemps. C’était avant qu’il ne sombre dans la drogue, avant son séjour en prison. Entre le sportif en quête d’un second souffle et l’ex-toxico, il y a longtemps que le courant ne passe plus. Trop de non-dits, d’échecs et de souffrances. Pourtant, parfois, les hommes changent, et Micky et Dicky vont peut-être avoir ensemble, la chance de réussir ce qu’ils ont raté chacun de leur côté…