Eva (Kike Maíllo, 2011)

de le 20/03/2012
 
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S’il y a bien un genre, dans ce grand ensemble qu’on nomme « cinéma de genre » qui peut poser problème à tous ceux qui s’y frottent, c’est la science-fiction. Nécessité d’un budget conséquent, originalité, point de vue temporel et autres éléments qui peuvent transformer un essai tout ce qu’il y a de plus noble en grand n’importe quoi. Sous-genre, ou genre parallèle, le cinéma d’anticipation permet de s’affranchir quelque peu de la lourdeur du budget pour proposer quelque chose de moins spectaculaire et plus ancré dans notre époque, avec un lien concret à notre réalité. C’est le cas d’Eva, premier essai surprenant du catalan Kike Maíllo. Eva c’est un peu l’aboutissement de ses travaux sur le format court. Bien qu’il soit peu prolifique, entre Las cabras de Freud en 1999 et Los perros de Pavlov en 2003, Kike Maíllo s’est lancé dans une vaste réflexion sur la paternité, les histoires d’amour contrariée, la fuite en avant et l’observation de l’humain sous différents points de vue. Et notamment avec sa façon d’aborder le chien de Pavlov, il montrait déjà son attachement à mettre en lumière l’aliénation de l’individu, son conditionnement, thème qui mène naturellement vers celui de la robotique.

Eva souffre d’un mal principal et malheureux, car il ne vient pas du film lui-même. Du début à la fin plane sur le film le spectre d’un film référence, et pas n’importe lequel, A.I. Intelligence artificielle. On navigue dans les mêmes thématiques, dans le même état d’esprit, et dans un traitement somme toute très proche malgré les apparences. Eva est un conte fantastique, une fable d’anticipation nourrie aux fondations de la robotique au cinéma. Bâti sur les réflexions et lois apportées au genre par Isaac Asimov et Philip K. Dick, le film s’en empare assez intelligemment pour conter le destin de cette petite fille pas comme les autres. L’intelligence de Kike Maíllo est de ne pas se limiter exclusivement à la fable, ce qui aurait anéanti l’ensemble du projet en l’ensevelissant sous son modèle. Ainsi il préfère multiplier les niveaux de lectures et thématiques comme autant de pistes à creuser pour passer du conte au thriller, et même à la romance. Dès sa séquence d’ouverture qui reprend la vieille technique du flashforward brutal pour capter toute l’attention, Eva tente d’imposer sa patte de classique plutôt que de vouloir tout révolutionner. Dans cet univers construit sur la dystopie, Kike Maíllo va appliquer ses obsessions à un récit relativement convenu mais toujours efficace. À la quête personnelle d’Eva, jeune fille pas vraiment comme les autres, il va ajouter des éléments de deuil, d’histoire d’amour contrariée et de vieilles rancœurs, multipliant les pistes de réflexions autour de ses héros et donc l’intérêt de son film. En héritier consciencieux de Steven SpielbergKike Maíllo va mettre au centre de tout son dispositif une relation père/fille et mère/fille assez complexe et gangrénée par des souvenirs qui viennent en permanence remettre en cause un bonheur bien fragile. Le film est puissant dans les relations qu’il tisse, atteignant un paroxysme émotionnel le temps d’une superbe scène de bal sur fond de Space Oddity quand il lâche complètement les amarres et se laisse aller à la pureté des sentiments de ses personnages. En parallèle à cette romance suffisamment bien écrite pour toucher, Eva livre une réflexion intéressante mais déjà vue sur l’intelligence artificielle. Il est question de niveaux émotionnels, d’apparence humaine et de rapports de force et de contrôle entre l’homme et le robot. Si Eva fonctionne c’est que Kike Maíllo sait pertinemment qu’il n’a ni les moyens ni l’expérience pour bouleverser le traitement cinématographique de ce sujet. Il s’en tient à le traiter avec sérieux et respect, tout en restant dans les clous de son budget, preuve d’une maturité précoce et d’une compréhension de comment fonctionne cette industrie.

Sans esbroufe, avec application, jonglant avec les thèmes complexe de l’infanticide et de la frontière où s’arrête l’humanité, abordant les fondements du rêve artificiel et la construction d’une conscience chez l’androïde, Eva s’avère assez impressionnant parfois. À l’image tout est très classique avec une mise en scène posée et un découpage travaillé, là encore très classique, et on trouve quelques fulgurances graphiques supportées par des effets visuels bluffants compte tenu du budget. Entre les manipulations du cerveau des robots façon Minority Report et le robot lui-même, parfaitement intégré dans son environnement, Kike Maíllo peut être satisfait du résultat : son film a de la gueule sans chercher à en mettre plein la vue. Ce conte d’anticipation fonctionne pour beaucoup sur l’émotion, et donc sur sa direction d’acteurs. Tous sont exemplaires, à l’image d’un Daniel Brühl définitivement à l’aise dans la langue de Cervantes ou Lluís Homar dans le rôle très délicat d’un robot aux mouvements forcés. Ils entourent la révélation du film, l’éclatante Claudia Vega qui apporte au personnage d’Eva une palette d’émotions franchement vaste. Dommage qu’il reste toutefois cette impression de joli petit film, avec notamment une révélation qui ne surprendra pas grand monde. Mais Eva est une fable qui possède suffisamment de cœur, et de pistes à explorer concernant des thèmes essentiels, qu’il constitue un premier essai vraiment surprenant de maturité.

FICHE FILM
 
Synopsis

2041. Alex, un ingénieur de renom, est rappelé par la Faculté de Robotique, après dix ans d’absence, pour créer le premier robot libre : un enfant androïde. Il retrouve alors Lana, son amour de jeunesse, et son frère David, qui ont refait leur vie ensemble. Et il va surtout faire la connaissance d’Eva, sa nièce, une petite fille étonnante et charismatique. Entre Eva et Alex se dessine une relation particulière, et ce dernier décide alors, contre l'avis de sa mère Lana, de prendre Eva pour modèle de son futur androïde…