Délivrez-nous du Mal (Ole Bornedal, 2009)

de le 09/09/2010
 
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Il en fallait bien un de choc pour cet Étrange Festival, et il vient du froid, une fois de plus. Ole Bornedal on le connait surtout pour son Veilleur de Nuit dont il a lui-même signé le remake aux USA avec Ewan McGregor dans le rôle titre. Réalisateur peu productif, il n’a que 6 longs métrages à son actif celui-ci inclus depuis 1994, le danois est reconnu pour son sens aigu de la belle image, du plan de malade, ainsi que des récits bien torturés et des gros drames bien lourds mais digestes. Délivrez-nous du Mal, avec son titre à forte connotation religieuse, ne déroge pas à la règle et écume les festivals de par le monde depuis plusieurs mois, assomment tous les spectateurs ayant eu la chance de le voir. Autant le dire tout de suite, sa réputation n’est pas usurpée, Délivrez-nous du Mal est un film d’une puissance assez incroyable, rare et brutale, qui ne peut que nous clouer dans notre siège. Sa force il la puise d’un heureux mélange des genres. En effet il convoque autant le drame social que le polar, et plus subversifs le survival ou le rape & revenge. Mais il aborde ces genres typiquement bis avec une approche très premier degré, ce qui le place dans la lignée directe d’un certain chef d’oeuvre du genre qui a traumatisé à vie tous ceux qui s’y sont frottés, les Chiens de Paille du génie « Bloody » Sam Peckinpah. Tout aussi dérangeant et sauvage, Délivrez-nous du Mal s’éloigne du cinéma du vieux continent pour se rapprocher du cinéma libre des années 70 aux USA, un cinéma qu’on ne voit plus vraiment, qui nous balance un gros uppercut à la mâchoire par son premier degré et nous détruit le cerveau par sa morale complexe et ses allégories virtuoses. Un vrai choc!

Il parait évident que le film, s’il sort un jour au cinéma, ce qu’on lui souhaite vraiment, choquera. Hautement subversif et ne proposant que très peu de recul, il trouvera rapidement des détracteurs qui n’accepteront pas son ton extrême et sans concessions. On risque de ne pas lui pardonner non plus ses petites excentricités qui de prime abord n’ont pas vraiment d’intérêt, à l’image de la narratrice apparaissant lors des scènes d’introduction et de conclusion, mais qui pourtant voit sa présence parfaitement justifiée, comme un artifice original et élégant permettant de mettre une certaine distance, nécessaire, entre les évènements à l’écran et le spectateur. Entre ces deux séquences, un film surprenant de bout en bout. On commence comme une sorte de chronique sociale typiquement européenne dans le fond, avec un contraste appuyé entre les strates sociales et un portrait familial à la dérive. Bien que formellement on se retrouve devant quelque chose de peu habituel, de très clinquant par rapport au sujet, avec des effets de style inhabituels dans un drame et encore plus dans un film social. Comme un mélange des esthétiques de Fincher, Jeunet et Ritchie en mode désaturé.

Puis vient le drame. Presque anecdotique au départ, comme un simple jalon lors de la présentation des personnages et de la mise en place de l’intrigue. Il va pourtant servir de pivot. La narration jusque là éclatée devient plus fluide, toutes les pièces sont en place, on sent monter la pression. Délivrez-nous du Mal n’est pas un film comme les autres. Car c’est un film tellement misanthrope qu’il crée un malaise pesant. Absolument aucun personnage adulte n’est épargné, tous sont victimes de leur propre côté sombre. On pourrait y voir le portrait d’une ruralité dégénérée, cela va bien plus loin que ça, Ole Bornedal n’en a que faire des vieilles notions de bien et de mal qui se confondent si facilement. On pourra lui reprocher beaucoup de choses à son dernier rejeton, de loin son meilleur depuis le premier Veilleur de Nuit, mais certainement pas d’être manichéen. Le mal est partout, dans ces bouseux pleins de bière, dans l’immigré croate à l’allure pourtant sympa (sorte de Gustave Kervern bizarre), dans cet avocat devenu riche, dans sa femme qui devant le danger laisse s’effacer sa générosité d’apparat, ou bien sur dans ce vieil homme qui prêche la parole divine en incarnant le Diable en personne. Tous sont pourris, ceux qui ne le sont pas sont des idiots, le constat est d’une noirceur qui dérange et qui colle à la rétine. Pourquoi tant de haine? Tout simplement car ce qui intéresse le réalisateur c’est la peinture allégorique d’une xénophobie ordinaire, particulièrement présente en milieu rural quoi qu’on en dise.

Parcouru d’un cynisme presque écoeurant, jusque dans ce titre complètement détourné de sa fonction première et qui se moque ouvertement des notions d’anges et démons, Délivrez-nous du Mal blesse la morale, clairement. Ole Bornedal joue avec nos sentiments, nous fait ressentir une véritable compassion pour un personnage avant de nous asséner son coup de bambou en révélant sa nature profonde. On est ainsi pris en permanence dans une tenaille entre un désir d’empathie et l’impossibilité de la ressentir, la frustration est aussi terrible que la sauvagerie qui transpire de l’écran. L’exemple le plus évident est cette scène de viol. Atroce bien que cadrée de très loin pour ne pas tomber dans le voyeurisme ou la complaisance, elle nous rappelle des scènes similaires chez Peckinpah, Bergman ou même Craven par sa puissance malsaine mais on ressent envers la victime autant de tristesse que de suffisance, avec l’impression qu’elle ne l’a pas vraiment volé. Et ressentir ce genre de chose provoque un réel malaise, tout comme voir ce type ayant réussi dans la vie cracher sur les « prolétaires pourris », comme si son statut le ramenait irrémédiablement à sa nature animale.

Bornedal filme le tout avec une finesse séduisante, bénéficiant du travail formidable de Dan Laustsen (Just Another Love Story, Silent Hill, un amoureux de l’image donc) à la photographie. On retrouve une image tellement désaturée qu’elle semble à la frontière du noir et blanc, le tout dans un scope magnifique bercé par la lumière si spéciale du Nord de l’Europe et servi par des mouvements de caméra aussi habiles qu’élégant. Il frôle à chaque instant l’esthétique publicitaire mais s’en échappe par un matériau grave. À l’image, c’est un festival, et l’ensemble des comédiens est invité à la fête. Tous sans exception sont formidables dans l’allégresse comme dans le drame, leur ambiguïté dérange durablement.

[box_light]Malsain, sauvage, misanthrope, Délivrez-nous du Mal est le film le plus ambiguë du danois Ole Bornedal qui semble comme ressuscité et livre ici son film le plus abouti. Variation autour du survival et du rape & revenge, rappelant le chef d’oeuvre de Sam Peckinpah les Chiens de Paille, il signe un portrait de l’homme d’une noirceur extrême et propose une allégorie malsaine de la xénophobie courante poussée à l’extrême. C’est un film dur, dérangeant et qui ne fera certainement pas l’unanimité, mais c’est une immense claque dans la gueule du spectateur qui ne l’avait pas vue venir.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

À la recherche d'un nouveau mode de vie, Johannes quitte la ville avec sa femme et ses enfants pour s'installer dans le village où il a grandi. Lars, son frère alcoolique, renverse accidentellement une villageoise et présente de fausses preuves accusant un immigré du village. Sous le choc, Johannes refuse de défendre son frère et prend parti pour l’innocent...