Ernest et Célestine (Benjamin Renner, Vincent Patar et Stéphane Aubier, 2012)

de le 28/09/2012
 
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Véritable fable délicatement écrite et dessinée, Ernest & Célestine est à la fois un hommage à sa défunte créatrice Gabrielle Vincent et la preuve qu’une série de talents peuvent collaborer ensemble sans dévorer l’espace créateur des autres. Voilà un beau film d’animation délicat comme on n’en voit que trop peu.

La série de bande-dessinées enfantine Ernest et Célestine aura connu un beau succès pendant vingt ans, jusqu’au décès de son auteure Gabrielle Vincent. Pour son adaptation au cinéma, une fine équipe a essayé de prolonger l’œuvre de la dessinatrice. D’abord, Daniel Pennac s’est occupé du scénario. Ancien ami de Gabrielle Vincent, il mit un point d’orgue à retranscrire au plus près la douceur narrative du matériau d’origine. Son écriture enlevée ponctue d’humour cette histoire d’amitié entre un ours et une souris. A la réalisation : trois personnes et pas des moindres. Vincent Patar et Stéphane Aubier formaient déjà un duo détonant dans la série – puis le film – Panique au village. Leur écriture déjantée servait à merveille les histoires de Cowboy, Indien et Cheval dans un monde de pâte à modelé devenu culte. Le dernier larron de la bande est sûrement le moins connu. Pourtant, c’est par Benjamin Renner qui le lien avec Ernest et Célestine semble évident. Son court-métrage La queue de la souris, nommé aux César 2012 de meilleur film d’animation, raconte comment cette petite bestiole déjoue sa capture par un lion. Au moment où celui-ci s’apprête à l’engloutir, elle lui crie « me mange pas, je peux t’être utile » et lui apporte à manger. Si cette œuvre très graphique jouait sur le contraste du noir et blanc, on retrouve quasiment la même scène dans Ernest et Célestine.

La souris échappe à une fin terrible en promettant un bon repas à l’ours bourru. Sauf que là où le lion se faisait avoir, Ernest devient de fil en aiguille ami avec le rongeur. A ceci près que l’amitié est impossible et interdite entre le monde du dessus – les ours – et celui des souterrains – les souris. L’interdiction d’aimer quelqu’un de différent, vieux thème qui aura traversé le temps de la guerre de Troie à Cosmopolis en passant par Roméo & Juliette, trouve ici sa propre voie. Avec sa gouache épurée, le but n’est pas d’en mettre plein la vue et pourtant l’émerveillement est constant. C’est peut-être la première fois qu’une scène rend explicitement hommage au Fantasia de Walt Disney. Célestine exprime ses velléités artistiques en peignant le printemps au son délicat des compositions de Thomas Fersen. Le dessin guide la musique, à moins que ce ne soit l’inverse. On ne s’étonnera pas de voir à la production un artificier de l’art pour enfant : Didier Brunner. Déjà responsable des étourdissants Kirikou ou Triplettes de Belleville, il participe à faire entrer le film d’animation pour tous les âges dans une douceur indémodable. Le tour de force ici est de rendre grâce au trait si spécial de Gabrielle Vincent. Les pitreries de ce duo improbable offre au film une dynamique que bien des films hollywoodiens peinent à trouver et qu’ils transforment en hystérie (Madagascar en tête).

La narration se laisse guider par l’envie d’en découdre de l’espiègle Célestine. Ernest, lui c’est le râleur attendrissant, le gentil bourrin, sorte de mixe entre le Charlot de Chaplin et Obélix. Sa chanson en guise de mendicité révèle une association si évidente qu’on n’y avait jamais pensé : Pennac et Fersen se complètent dans une écriture rétro mais pas ringarde. Sous couvert d’amusement innocent, Ernest et Célestine déploie des trésors de subtilité pour parler de tolérance, des petites manipulations (la famille ours qui vend des bonbons d’un côté de la rue et qui remplace des dents dans la boutique en face) et de l’amitié. Dans un réquisitoire final, effectué grâce à un montage alterné savant, se dit alors pleins de choses sur les préjugés, l’injustice et l’aveuglement des gens. Le tout sans jamais que ça ne devienne d’une lourdeur théorique pour le jeune public visé. On dirait une fable de La Fontaine, agrémentée d’un optimisme dessiné au pinceau. Ce jeune public, justement, n’est jamais pris pour un idiot. On fait appel à l’éveil de leurs sens, n’ayant pas peur de jouer sur les contes qui font peur (le grand méchant ours), l’image du dentiste qui fait mal ou encore la légende de la petite souris qui ramène une pièce sous l’oreiller. Il y a cette même volonté réconciliatrice qui faisait la richesse de Ratatouille, bien que les deux films ne jouent pas sur le même tableau. Moins loufoque que Panique au village, plus universel que La queue de la souris, gentiment universel comme Chagrins d’école, malicieux comme l’album Le jour du poisson, Ernest et Célestine scelle le talent de plusieurs auteurs autour d’un projet pourtant intimiste. Chacun y trouve sa place : créateurs, spectateurs et protagonistes. Les horizons ouverts par ce voyage initiatique réconcilient l’animation à son statut parfois délaissé de fable contemporaine. Les arts s’y croisent : peinture, écriture, ballet. Le plus bel hommage que l’on pouvait rendre à Gabrielle Vincent.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans le monde conventionnel des ours, il est mal vu de se lier d'amitié avec une souris. Et pourtant, Ernest, gros ours marginal, clown et musicien, va accueillir chez lui la petite Célestine, une orpheline qui a fui le monde souterrain des rongeurs. Ces deux solitaires vont se soutenir et se réconforter, et bousculer ainsi l'ordre établi...