Enter the Void (Gaspar Noé, 2009)

de le 21/04/2010
 
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Quoiqu’il fasse, le réalisateur franco-argentin ne fait rien comme les autres. Dans ses clips, ses courts métrages et ses longs, on ressent à chaque fois son anti-conformisme qui le place sur une échelle différente de tous les autres réalisateurs. La conséquence est qu’à chaque fois ses films sont accompagnés d’un parfum de scandale (souvent justifié il faut le dire mais jamais de la bonne façon). Mais bizarrement au dernier festival de Cannes, Enter the Void s’est fait voler la vedette par Antichrist de Lars Von Trier dans la catégorie « outrage aux festivaliers coincés ». Logique, le film n’était pas terminé, durait bien trop longtemps et n’était tout simplement pas prêt pour être montré au public. Car le nouveau film de Gaspar Noé ne pouvait pas être une déception! Carne, Seul Contre Tous puis Irréversible, une oeuvre exceptionnelle qui s’inscrit dans une évolution formelle et narrative d’une logique implacable. On aime ou pas, peu importe, mais le cinéma de Gaspar Noé a ceci d’exceptionnel qu’il remue les tripes du spectateur, lui fait vivre de véritables expériences de cinéma, viscérales, extrêmes, violentes, dérangeantes surtout car il nous met face à toute la crasse humaine et les pires dépravations. Mais qu’il nous enfonce dans la backroom la plus glauque jamais filmée, qu’il nous fasse vivre une scène de viol en plein cadre pendant plus de dix minutes, qu’il parle d’inceste ou d’amour tout simplement, le réalisateur nous touche à chaque fois. Ceux qui sont allés au-delà de la scène choc du film précédent le savent, Gaspar Noé n’est pas un réalisateur trash, il a quelque chose à dire, quelque chose de profond et d’intelligent, qu’il nous balance à la gueule sans crier gare. Mais il a aussi et surtout un talent fou pour la mise en scène, et Enter the Void c’est un peu l’aboutissement de son travail.

Aboutissement formel tout d’abord, avec des partis pris esthétiques sacrément casse-gueule mais qui trouvent leur source dans les précédents films du réalisateur. Ainsi les monologues intérieurs du boucher de Seul Contre Tous, les mouvements de caméra aériens et les plans séquences de dos qui précèdent le viol d’Irréversible se retrouvent ici condensés et travaillés pour coller aux trois parties du film, après le générique le plus fou vu au cinéma. Trois parties pour autant d’actes de la fin de vie d’Oscar, jeune dealer expatrié à Tokyo et fier de sa petite réussite malhonnête. Trois parties aux thèmes et aux traitements différents, car oui le film évolue considérablement du début à la fin. Concrètement, on avait rarement vu la forme épouser de si belle manière le fond, dans un ensemble d’une cohérence artistique absolue. Gaspar Noé semble ne plus chercher à choquer, mais simplement à faire du très grand cinéma expérimental. Dans ce projet qu’il porte en lui depuis plus de 20 ans (c’est dire à quel point on est loin d’un truc improvisé sur un coin de table un soir de beuverie) le réalisateur nous emmène en voyage, un voyage unique.

Les premières trente minutes nous placent littéralement à la place d’Oscar. On voit à travers ses yeux, jusqu’au clignement de ses paupières. Trente minutes en caméra subjective, et le résultat est bien plus intense que les clins d’oeils vidéoludiques expérimentés sur Doom, Kick-Ass ou Strange Days. En suivant les déambulations d’Oscar dans son appartement ou dans les rues de Tokyo, on vit une forme d’immersion qui dépasse à peu près tout ce qui nous a été donné de vivre sur un écran de cinéma. C’est bien simple, nos voisins de fauteuil s’évaporent, puis la salle et enfin l’écran. On est à la place du personnage, il n’y a pas de doute. Puis arrive la séquence de défonce, préparation nécessaire au reste du film. Difficile de restituer par des mots l’expérience visuelle que constitue la prise de DMT. Cela se rapproche des séquences de chamanisme de Blueberry en version fluo et cauchemardesque. À ce moment précis on a définitivement quitté la salle de projection, nos repères réels s’évanouissent quand s’ouvre devant nous ce qui s’apparente à « l’ultimate trip » qui trônait sur l’affiche de 2001 l’odyssée de l’Espace, et la référence n’est pas fortuite.

L’expérience extra-corporelle prend forme, prémices d’une mort annoncée. Et on souffre déjà. Car en voyant le monde à travers les yeux de ce personnage on s’identifie forcément à lui, surtout qu’il n’a rien d’exceptionnel, et on est presque triste de le quitter. Mais alors qu’on amorce la pénible redescente sur le chemin d’un deal d’amphets c’est le choc. On le savait, on l’attendait, mais la mort d’Oscar est un traumatisme de cinéma. Entre le travail démentiel sur le son et l’immersion de l’image, on meurt avec lui. Et c’est presque un autre film qui commence, inspiré par le livre des morts tibétain, le Bardo Thödol qui n’est pas cité au hasard. À ce moment là la caméra se positionne juste derrière Oscar, et avec les yeux de son esprit libéré de son enveloppe charnelle, on va revivre sa vie, de sa naissance à sa mort. Très justement, et c’est l’un des thèmes centraux du film, Gaspar Noé nous démontre à quel point une vie entière ne se résume qu’à quelques séquences clés, à quel point une existence n’est que vacuité à laquelle on tente de donner de la contenance.

Suivant la logique narrative, la mise en scène évolue considérablement et se fait plus aérienne, flottant comme cette âme encore reliée à son existence passée. Quelques fragments de vie heureux, une promesse d’un frère à une soeur qui empêche l’âme de s’élever, et des traumatismes, cette vie se résume à cela: des morts, une séparation, des retrouvailles et un bonheur illusoire. Et comme si c’était l’évènement qui conditionne toute une vie, il y a cet accident. Terrible, d’une violence et d’un réalisme incroyables, il revient inlassablement comme pour ramener le spectateur sur terre et faire le lien entre les séquences. Noé pousse l’expérience jusqu’à l’hypnose et nous réveille brutalement à chaque fois, toujours avec la même efficacité alors qu’on sait pertinemment qu’il va nous revenir en pleine gueule. L’ensemble du film est construit de façon circulaire, dans la grande boucle de la vie les séquences s’enchainent également de façon cyclique jusqu’à un nouveau départ éventuel.

La dernière partie représente le stade ultime de l’âme avant qu’elle s’élève ou choisisse la réincarnation. L’âme errante d’Oscar ne peut quitter le monde des hommes à cause de la tristesse de sa soeur, et c’est le point de départ d’une nouvelle expérience. La caméra prend encore de la hauteur, l’image se déforme de plus en plus, les cycles des scènes se raccourcissent. Dans un maelström d’images psychédéliques le film avance doucement pour en arriver à un (presque) final complètement fou, rempli d’une tension sexuelle qui frôle le déraisonnable. D’un plaisir enivrant à l’autre, on passe de la drogue au sexe, du Void au Love Hotel, de la peine au bonheur et de la mort à la vie. Ce dernier acte frôle l’orgasme cinématographique et finit de nous achever physiquement. Car Enter the Void est un film aussi sensitif que physique, on en sort épuisé, à bout de souffle, incapable de prononcer des paroles sensées. Jamais on avait vécu expérience si intense.

Car au delà de la démonstration technique, au-delà de la perfection formelle (mise en scène, son, bande originale, dans un tout cohérent), au delà d’un récit qui ne souffre d’aucun défaut (tout est logique et nécessaire), au delà des acteurs bluffants de naturel, il y a une prise de risque démente sur le fond. Gaspar Noé aborde ce qui reste la plus grande interrogation de l’être humain, la mort. Il en fait une étape essentielle de la vie, lui donne du contenant en incluant les personnages enfants et livre tout simplement son film le plus abouti à ce jour. Enter the Void se pose comme une oeuvre essentielle, une proposition de cinéma comme on n’en a jamais vu, ou plutôt vécu. Car c’est bien de ça qu’il s’agit, une pure expérience qui laisse sur les rotules, un drame poignant qui bouleverse les sens et un film qui restera à n’en pas douter dans l’histoire. Alors certes il n’est pas accessible à tout le monde car on peut le vivre très mal (on s’en prend plein la gueule littéralement!), d’autant plus qu’il dure plus de 2h30, mais on est là devant le travail d’un génie. La seule ombre au tableau, c’est qu’on se demande comment il pourra faire encore mieux au prochain…

FICHE FILM
 
Synopsis

Oscar et sa sœur Linda habitent depuis peu à Tokyo. Oscar survit de petits deals de drogue alors que Linda est stripteaseuse dans une boite de nuit. Un soir, lors d'une descente de police, Oscar est touché par une balle. Tandis qu'il agonise, son esprit, fidèle à la promesse faite à sa sœur de ne jamais l'abandonner, refuse de quitter le monde des vivants. Son esprit erre alors dans la ville et ses visions deviennent de plus en plus chaotiques et cauchemardesques. Passé, présent et futur se mélangent dans un maelstrom hallucinatoire.