End of Watch (David Ayer, 2012)

de le 12/11/2012
 
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Passionné depuis ses débuts de scénariste par l’univers de la police, David Ayer n’a eu de cesse d’explorer la place de l’homme derrière l’uniforme. Avec End of Watch, il signe non seulement son meilleur script et son meilleur film à ce jour mais livre ce qui restera sans doute comme une étape majeure dans la représentation des forces de l’ordre au cinéma. En adoptant la forme du documenteur, il propose une immersion totale dans le quotidien d’un duo de flics comme les autres qu’il traite en héros du quotidien en appuyant sur leurs failles. Dommage cependant qu’il abandonne son parti-pris de mise en scène trop rapidement et sans raison valable.

U-571 mis à part, les agents de police ont toujours été au centre des films écrits ou réalisés par David Ayer. Qu’il s’agisse de purs divertissements plus ou moins ratés (Fast and Furious et S.W.A.T. unité d’élite) ou de polars à tendance dramatique (Training Day, Dark Blue, Bad Times ou Au bout de la nuit) la police de Los Angeles – le LAPD – a toujours tenu une place essentielle. End of Watch marque une évolution à plusieurs niveaux. Non seulement le film opte pour un traitement ultra immersif façon documenteur/found footage ((Application cinématographique du centon littéraire, des films de pure fiction qui optent pour les apparats d’un documentaire)) en s’approchant ainsi d’œuvres télévisuelles telles que Sur écoute ou The Shield, tout en cherchant à montrer le plus précisément possible l’être humain qui se cache derrière l’insigne et le flingue. End of Watch est ainsi une sorte de buddy movie nouvelle génération qui cherche la représentation du flic en tant qu’homme ou femme lambda, réfutant ainsi dans un premier temps l’approche de ses films précédents où ils ne pouvaient s’intégrer à une vie sociale « normale » pour ensuite renvoyer à la face du spectateur la terrible réalité du terrain. En résulte un film très étonnant, drôle, ludique, mais d’une brutalité qui fait froid dans le dos tout en évitant intelligemment le statut de film de propagande pour inviter à rejoindre les forces de police.

Brian Taylor et Mike Zavala ne sont pas des superflics, ils ne sont pas non plus dans le motif classique des flics pourris et corrompus, ils sont juste des flics qui font leur boulot du mieux qu’ils peuvent, et avec l’entrain de jeunes cowboys. End of Watch se situe ainsi entre désacralisation et dédiabolisation, afin de briser des codes en vigueur depuis les années 70. L’idée d’aborder le sujet par la forme du faux documentaire est excellente, elle permet d’apporter du sang frais à un genre qui tourne légèrement en rond par le biais d’un artifice de mise en scène devenu le gimmick favori de réalisateurs médiocres, et qui fait tourner en rond le cinéma d’horreur depuis quelques années maintenant. Les premières minutes d’End of Watch sont un modèle du genre. Et ce autant par leur construction, une course-poursuite rythmée par les jump cuts, un brillant monologue de Jake Gyllenhaal et le son de Public Enemy, que par l’utilisation d’une imagerie populaire en matière d’illustration du métier de policier, à savoir les images embarquées des caméras de police à l’intérieur des véhicules. Ce type d’image, très présent dans les médias américains, renforce le lien entre le film et la perception du public qui se trouve en phase avec une représentation tout à fait familière, tout en permettant d’aller encore plus loin. Le seuil est dépassé par la passion de l’agent Taylor pour le cinéma, qui le pousse à prendre sa caméra pour filmer le quotidien de son duo dans les rues de Los Angeles. Ainsi aux caméras de police de tous véhicules (voitures et hélicoptères) viennent s’ajouter des images filmées au poing ou au moyen de mini caméras accrochées aux uniformes. Le dispositif mis en place représentant des limites logiques, David Ayer fait le choix d’ajouter une « caméra fantôme », une vraie caméra de cinéma qui ne correspond à aucun point de vue issu du cadre mais se fait l’écho de ce que serait la vision d’un témoin. S’il ne justifie pas précisément cet œil externe, qui remet tout de même en cause le parti-pris initial, il lui permet d’illustrer en quelque sorte la conscience des « héros », en plus d’élargir considérablement les possibilités de mise en scène. Il en use d’ailleurs intelligemment car ces images ne remettent finalement pas en cause le procédé, une fois passée la surprise de découvrir cette caméra supplémentaire, et l’immersion se voit même augmentée. La multiplication de points de vue va même jusqu’à l’immersion au sein des gangs, dans un procédé narratif qui s’avère redoutable.

Quelque part entre William Friedkin et Michael Mann, David Ayer livre un portrait extrêmement brut du métier de policier. Par sa science de la rupture, il propose non seulement une immersion brutale dans la routine qui laisse place à une horreur quotidienne parfois insoutenable, en osant le gore frontal et réaliste, mais ménage également des plages plus inattendues qui font naître l’émotion. Tout en restant au ras du réel, son contrepoint total à l’imagerie hollywoodienne de ce monde sait se montrer très drôle (les échanges entre les deux flics bénéficient d’un beau travail d’écriture, et une scène regroupant les deux couples autour d’une discussion sur leurs pratiques sexuelles est tout simplement hilarante) voire carrément touchant. D’un pitch plutôt simple nait la peinture d’un univers complexe dans lequel la vie personnelle, soupape de sécurité nécessaire, représente un idéal presque illusoire. Le regard de David Ayer est acéré, son traitement au plus proche des personnages laisse une place essentielle à l’humain et car il n’est pas un guignol auquel on aurait donné une caméra pour faire n’importe quoi, il aborde son sujet au moyen d’un dispositif de mise en scène très élaboré et d’un découpage intelligent qui fait d’End of Watch un objet de cinéma à l’efficacité implacable. End of Watch sonde l’âme de ses personnages autant par la justesse de son scénario et de sa mise en scène que par les prestations de ses acteurs. Jake Gyllenhaal et Michael Peña n’ont plus besoin d’affirmer leur talent mais ils livrent là une performance essentielle pour le degré d’authenticité nécessaire au procédé. Ils parviennent à construire une relation d’amitié fraternelle qui crève l’écran. En résulte un film brutal et fiévreux, entre réalisme documentaire et polar crépusculaire, construit autour de ruptures de ton (notamment via l’importance des personnages féminins, bien plus que des faire-valoirs) et qui n’est ni plus ni moins qu’un portrait parfois bouleversant d’êtres humains exerçant un métier propice aux fantasmes d’Hollywood mais dont la réalité est toute autre. Aussi original et efficace sur un sujet si souvent traité, ça mérite un sérieux coup d’œil.

FICHE FILM
 
Synopsis

Chaque jour, Brian Taylor et Mike Zavala, jeunes officiers de police, patrouillent dans les rues les plus dangereuses de Los Angeles. À travers les images filmées sur le vif, on découvre leur quotidien sous un angle jamais vu. Du danger partagé qui forge la fraternité à la peur et aux montées d’adrénaline, c’est une fascinante plongée au cœur de leur vie et d’un quartier, une histoire puissante sur l’amitié, la famille, l’honneur et le courage.