Elephant (Gus Van Sant, 2003)

de le 24/07/2010
 
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Il y a des années à Cannes où la Palme d’Or a vraiment de la gueule. C’était le cas en 2003, quand Gus Vans Sant l’a remportée face à Dogville de Lars Von Trier, the Brown Bunny de Vincent Gallo, Jellyfish de Kyoshi Kurosawa ou encore Mystic River de Clint Eastwood, soit une sélection de haute volée et assez burnée. C’était également la première fois que Van Sant se retrouvait en compétition officielle. Un titre énigmatique, un sujet délicat (le fantôme du massacre de Columbine), des images mystérieuses, Elephant n’est, malgré son prix de l’éducation nationale qui est sensé le destiner à un jeune public dans un but pédagogique, pas un film accessible, loin de là. Elephant est un film complexe, une oeuvre d’art sous forme de diamant noir du cinéma. Derrière le sujet grave il y a un film-concept qui s’inscrit dans la continuité formelle de Gerry et qui annonce Last Days, sa trilogie de l’errance, mais il y a aussi une forme de remake. Car après avoir refait Psychose d’Alfred Hitchcock presque à l’identique, dans un exercice de style mal aimé mais passionnant, il reprend cette fois l’idée générale d’un téléfilm coup de poing d’Alan Clarke au titre éponyme diffusé en 1989 sur la BBC. Moyen métrage expérimental, Elephant montrait 18 assassinats filmés suivant le tueur de dos, à Belfast. Sans effets, sans fard, Gus Van Sant reprend l’idée pour livrer un requiem, une illustration de la barbarie ordinaire qui échappe à toute rationalisation. Il signe un film qui ressemble à un poème et qui nous met une des plus grosses claques cinématographiques de la décennie passée.

Si vous cherchez à savoir pourquoi ces jeunes ont tout d’un coup pris les armes et ont commencé à tirer sur tout ce qui bougeait dans leur lycée, passez votre chemin, ou regardez le documentaire de Michael Moore Bowling for Columbine, qui est sans doute son meilleur film et qui cherche à tout prix à trouver des raisons concrètes à un tel drame. Gus Van Sant n’est pas intéressé par le pourquoi mais plutôt par le comment. Jamais il ne cherche à trouver une explication, il se contente de suivre les tueurs et leurs victimes dans une oeuvre qui dépasse largement le statut de film pour atteindre celui d’étude anthropologique à tendance poétique et symbolique. C’est sa grande force, mais également son aspect le plus obscur, celui qui nécessite de le voir et le revoir, encore et encore, car Elephant est bourré de symboles jusqu’à l’overdose. Entre l’utilisation des couleurs, des figures animalières, des plans séquences, des cadres ultra travaillés, des illustrations religieuses, il y a matière à écrire une thèse simplement sur cette symbolique. Le chef d’oeuvre de Gus Van Sant présente une densité thématique tout simplement inépuisable et les possibilités d’études et réflexions sont quasi infinies.

Mais il y a quelque chose au delà de l’analyse qui deviendrait vite ennuyeuse, il y a un objet cinématographique fascinant qui parvient à créer un malaise et une tension insupportable alors qu’on connait la conclusion avant même d’apercevoir la première image. En suivant tous ces personnages le plus souvent de dos comme s’ils étaient tous déjà morts, en s’attardant en de rares occasions sur ces petits détails qui font les immenses drames, Gus Van Sant pousse son concept vers des sommets rarement atteints. Il fait se conjuguer les éléments avec ses personnages, remanie l’espace et le temps avec une maitrise à rendre jaloux la plupart de ses contemporains, pour en arriver à une oeuvre complète et sans concessions, qui terrasse le public uniquement par sa simplicité apparente et son refus de l’émotion facile. Pourtant de l’émotion il y en a, le spectateur s’en prend une belle décharge sauf qu’on ne peux pas la voir venir, elle nous cueille par surprise, froidement, comme une lame dans le dos. On pourrait très bien réduire Elephant à l’illustration du malaise d’une certaine jeunesse, il en est question, mais ce serait tellement réducteur. C’est une tranche de vie à la veille de la mort que nous montre Gus Van Sant, quelques portraits éphémères d’adolescents perdus dans un labyrinthe social qui va exploser dans une fureur soudaine. C’est une claque monumentale.

Sur le plan formel, Gus Van Sant livre peut-être son meilleur travail, trouvant le dosage parfait entre expérimentations et mise en scène plus « classique ». On est toutefois devant un vrai cinéma d’auteur dans lequel aucun plan n’est laissé au hasard, où la moindre image est lourde de sens, où chaque recoin du cadre recèle une information capitale sur les intentions du réalisateur. Pour faire simple, Elephant est une succession de plans séquences virtuoses, la plupart du temps aux trajectoires hésitantes mais presque rectilignes sauf quand ce sont les tueurs qui sont dans le cadre et hors du vase clos que constitue le lycée. Ce sont d’ailleurs les seuls personnages qu’on voit dans un autre environnement, à leur domicile. Gus Van Sant cherche, avec succès, à créer une bulle spatio-temporelle. Il enferme ses personnages dans une boucle s’ouvrant et se fermant sur une image du ciel, d’un plan à l’autre le monde a changé, et on a vécu le changement sous tous les angles possibles, revivant plusieurs évènements à priori anodins, ceux qui font la vie et la jeunesse insouciante.

Gus Van Sant a choisi intelligemment de ne s’entourer que d’acteurs non professionnels, renforçant ainsi l’anonymat général qui parcourt son oeuvre. En effet si on sait inconsciemment où se passe le film, jamais aucun lieu précis n’est mentionné. Ces acteurs alors amateurs (certains sont aujourd’hui des professionnels) apportent une touche de réalisme qui crée immédiatement l’empathie sans qu’on ne remette jamais en cause la crédibilité du projet et des évènements se déroulant à l’écran. Michelle qui regarde le ciel, John qui conduit son père, Elias qui capte un instantané de vie dans son appareil photo, Alex qui prend son ultime douche avec son camarade de massacre, tous sont traités sur un pied d’égalité. Et ce même si John semble pendant un temps être l’attraction principale (Van Sant joue avec nous pour nous faire croire qu’il est le tueur), comme un tableau peint à un instant T, tous ne sont que des pions de l’étrange jeu du destin. Leur grande qualité à tous ces acteurs est de participer au malaise général par leurs regards si passionnés et innocents, c’est troublant.

[box_light]Monument de poésie morbide, requiem pour un lycée en crise, Elephant est pourtant un remake. Mais quel remake! Gus Van Sant transcende le matériau d’origine pour livrer une étude glaçante des mécanique de la barbarie. Avec peu d’artifices si ce n’est la virtuosité de sa mise en scène et la présence écrasante et bouleversante de la Lettre à Elise de Beethoven, il nous donne sa version d’un fait divers tragique qui a ébranlé les fondations d’un pays tout entier. Mais plutôt que de chercher une raison bien particulière entre l’influence des jeux vidéos, la famille, le port d’armes ou autres excuses plus que valables, il nous laisse à genoux, assommés par ces images d’une beauté stupéfiante et d’une violence froide incroyable, seuls avec nos doutes et nos réflexions sur les causes de tout ça. Un chef d’oeuvre tout simplement.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

En ce jour d'automne, les lycéens, comme à leur habitude, partagent leur temps entre cours, football, photographie, potins, etc. Pour chacun des élèves, le lycée représente une expérience différente, enrichissante ou amicale pour les uns, traumatisante, solitaire ou difficile pour les autres. Cette journée semble ordinaire, et pourtant le drame couve...