El Gusto (Safinez Bousbia, 2011)

de le 09/01/2012
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Réunir des groupes d’anciens ou d’originaux autour de musiques du monde, c’est un peu le nouveau principe des documentaires musicaux. Buena Vista Social Club, Benda Bilili! ou Kinshasa Symphony sont déjà passés par là. Aujourd’hui c’est El Gusto, qui malgré son titre n’a rien à voir avec l’Amérique Latine mais nous parle de l’Algérie et la musique arabo-andalouse popularisée par quelques artistes en France, dont Enrico Macias. Cette fois encore, il y a eu un concert à la clé avec un succès phénoménal et de vieux musiciens et chanteurs heureux comme tout de se retrouver et faire partager leur passion pour la musique que scène. De longs mois de tournage, des centaines d’heures de rushes et El Gusto, fruit d’une passion sans limite envers un sujet dont la réalisatrice est tombé raide dingue, s’offre aux écrans de cinéma. Et si le documentaire n’est peut-être pas au niveau de ses prédécesseurs, certains parti-pris en font un objet documentaire singulier qu’il serait dommage de rater.

Buena Vista Social Club fonctionnait sur un principe extrêmement simple : réunir les grandes figures de la musique cubaine le temps d’un concert événement. Non seulement le film était une merveille sur le plan musical, mais les qualités de metteur en scène de Wim Wenders en faisaient un beau film de cinéma qui faisait la part belle à l’émotion transpirant de la pellicule. Avec El Gusto c’est un peu différent car la principale limite, presque rédhibitoire, est un manque d’émotion surprenant, ou plutôt une émotion située là où on ne l’attendait pas et absente là où on l’attendait. La rencontre entre tous les musiciens est expédiée en toute fin de film, tout comme le concert, comme si le propos n’était finalement pas là. Et en effet il ne l’est pas nécessairement, d’où la singularité d’un projet certes musical, mais avant tout historique. El Gusto c’est un retour aux sources d’un pays à travers la culture cosmopolite qui l’a construit, un mélange de saveurs orientales et occidentales, une mosaïques de couleurs et d’identités qui font du pourtour méditerranéen un lieu si singulier pour l’expression artistique. À travers l’histoire du Chaâbi, musique populaire, puis secrète, réservée aux gens de la rue puis aux caïds peu fréquentables, interdite ensuite jusqu’à se taire et s’exporter lors de la guerre d’Algérie, par les français d’Algérie forcés de quitter leur terre d’adoption, c’est bien l’histoire de tout un pays, de tout un peuple, que nous conte Safinez Bousbia. Une leçon d’histoire à travers les yeux pétillants d’une poignée de vieillards au sourire implacable et aux souvenirs plus forts que toute une vie. On en apprend ainsi plus sur l’Algérie que dans la somme de documentaires manipulateurs ou frileux ayant abordé le sujet. On découvre un pays dont la douleur n’a jamais réussi à faire complètement taire le souffle contestataire et festif de ses artistes de la rue. Des hommes sont le statut d’artiste n’est toujours par reconnu par l’administration, des parias pourtant nécessaires à canaliser l’émotion de tout un peuple, et qui ont trouvé dans El Gusto une fenêtre d’expression longtemps inespérée. Ainsi, on en oublie presque l’expédition de ces retrouvailles gâchées par un montage forcément cruel, en se délectant de la légende d’un pays racontée par ses troubadours oublis au fond d’une boutique, des êtres charmeurs ayant inventé un mode d’expression parmi les plus agréables à l’oreille, un festival d’accents qui ne ressemble à rien d’autre au monde.

Forcément partial, mû par une nostalgie qui déborde du cadre timide, rythmé par les accords des légendes de la musiques arabo-andalouse et sous l’ombre tutélaire du mythe El Anka, El Gusto est de ces films sincères qui ne s’apprécieront qu’à travers une oreille réceptive et un œil curieux. On en apprend beaucoup par la pédagogie déployée lors des interviews jusqu’à recréer une frise mentale fascinante des évènements de l’histoire algérienne du XXème siècle, sur un peuple ayant souffert de diverses oppressions jusqu’à en perdre presque son identité. Et au son des mandoles, derboukas et violons, on en viendrait presque à croire que la musique peut être l’instrument de la liberté. Et dire que tout part d’une drôle de rencontre avec un miroitier…

FICHE FILM
 
Synopsis

La bonne humeur - el gusto - caractérise la musique populaire inventée au milieu des années 1920 au cœur de la Casbah d'Alger par le grand musicien de l'époque, El Anka. Elle rythme l'enfance de ses jeunes élèves du Conservatoire, arabes ou juifs. L'amitié et leur amour commun pour cette musique qui "fait oublier la misère, la faim, la soif" les rassemblent pendant des années au sein du même orchestre jusqu'à la guerre et ses bouleversements. El Gusto, Buena Vista Social Club algérien, raconte avec émotion et... bonne humeur comment la musique a réuni ceux que l'Histoire a séparés il y a 50 ans.