Eega (S.S. Rajamouli, 2012)

de le 13/09/2012
 
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Étrange Festival 2012 : avant-première.

Avec ses moyens colossaux, ses grandes stars, son réalisateur installé et ses effets spéciaux qui ont de moins en moins à envier à certaines grosses productions américaines, Eega c’est LE gros film indien de l’année. S.S. Rajamouli signe un film complètement fou qui oscille entre le motif classique de la fable fantastique et un film de vengeance qui joue avec la notion de karma. Tellement improbable que le film en devient vite essentiel.

Eega est un film improbable car indien. L’industrie du pays est florissante et de plus en plus de réalisateurs cherchent à innover, sortir d’un schéma de « film bollywood » autant pour expérimenter que pour toucher un public plus vaste, à l’international. Eega c’est 2h20 à priori pas simples à affronter d’une romance gnan-gnan qui vire au grand n’importe quoi avec un amant tué par un autre prétendant et qui se réincarne en mouche pour assouvir sa vengeance. Succès espéré et rencontré en Inde, alors qu’il n’est pas encore sorti dans le nord du pays et qu’il va bénéficier rapidement d’une seconde exploitation en 3D, Eega bouscule quelques règles de l’industrie mais assure un spectacle à la fois dépaysant (on ne verra jamais un tel film dans le système de production occidental) et euphorisant, car toujours généreux, toujours innovant, et surtout n’ayant jamais peur du ridicule. Oui, on y voit une mouche se venger d’un chef d’entreprise et lui mettre la misère, et le pire c’est que le film fonctionne comme par miracle.

Le plus difficile face à Eega est de survivre aux premières 45 minutes. C’est tout d’abord le temps qu’il faut attendre pour avoir la première chanson mise en scène du film (à savoir la narration rompue par un clip musical dans le film) et qui sera d’ailleurs une des seules avec le générique de fin chanté par une mouche. Mais c’est surtout 45 minutes dégoulinantes d’une romance entre deux adultes qui se tournent autour comme des enfants, la fille repoussant en permanence son prétendant avec malice, ce dernier redoublant d’efforts en gardant toujours son air béat. Cette première partie n’est pas loin d’être épuisante tant elle multiplie les poncifs, tant elle ne bénéficie d’aucune bonne idée, sous la forme d’un soap médiocre mis en scène avec une classe dont le récit n’est jamais digne. Alors bien sur on rigole de ces maladresses, de ce jeu amoureux grotesque, du troisième larron plein aux as qui s’invite dans la farce, du clinquant, des paillettes, d’une forme de romantisme naïf mignon tout plein. Et tout à coup le film bascule. L’amoureux transi se fait abattre par le riche prétendant et le film prend dès lors une toute autre direction, laissant exploser toute la folie contenue de sa première partie. Nani est mort, mais Nani se réincarne en mouche, et passée une séquence mémorable de prise de conscience dans un canyon géant qui n’est autre qu’une petite trace dans le sol, avec un jeu habile sur les échelles, se met en place une lente et implacable vengeance. Étant donné que S.S. Rajamouli et son armada de scénaristes ont décidé de repousser les limites du n’importe quoi et du surréalisme, on en a pour notre argent devant cet étrange objet filmique shooté comme un blockbuster, avec des moyens énormes et des techniciens qui assurent, mais dont le récit est digne du plus fou des cartoons. Ce n’est pas tous les jours qu’un insecte se souvient aussi clairement de sa vie antérieure et part dans une quête vengeresse. De plus, une mouche qui veut tuer un homme, difficile de trouver une idée plus originale au cinéma cette année.

Toute cette quête, construite tout d’abord autour de la paranoïa (la même que celle dont on peut être victime face à un moustique en été) et qui vire à l’affrontement surréaliste dans un final explosif, atteint des sommets de What The Fuck tout de même assez rares. Une mouche qui fait des menaces de mort sur un pare-brise après avoir provoqué un accident, une fille qui construit une micro-armure à une mouche, une entreprise dont les fonds sont détruits par ce satané insecte… on assiste à une véritable mise à mort en mode mafieux, en détruisant le personnage d’abord psychologiquement puis physiquement, pour en arriver à ce final digne de ces polars flamboyants des années 90 faits d’explosions, coups de feu et cadavres qui s’empilent. Pendant presque deux heures, tout cela fonce à toute allure sans jamais oublier le public. C’est toujours coloré, les SFX sont franchement réussis, la bande son toujours illustrative (avec notamment des cris d’animaux pour souligner certaines réactions des personnages) est extrêmement efficace et les acteurs sortent le grand jeu de la frime dont le public indien semble tant raffoler. Du vrai cinéma exotique et fou qui n’a rien à envier à Hollywood et se permet d’apporter des idées grotesques sur le papier mais qui fonctionnent à plein régime à l’écran. S.S. Rajamouli a tout compris, et si ce cinéma avait le droit d’exister dans les circuits d’exploitation « normaux », il pourrait faire des ravages. Et ce même si la durée reste un problème…

FICHE FILM
 
Synopsis

Assassiné pour avoir désiré une femme convoitée, Nani se réincarne en mouche et décide de se venger de celui qui a provoqué sa perte en commettant des meurtres de sang-froid.