Edmond (Stuart Gordon, 2005)

de le 17/07/2010
 
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Le principal problème d’un réalisateur qui accouche un jour d’un film vraiment culte, c’est que peu importe si le reste de sa carrière est réussie ou pas, on ne retiendra que ce seul film. C’est le cas de Stuart Gordon, artiste passionnant et grand amateur de H. P. Lovecraft, qui a derrière lui une carrière en dents de scie ponctuée d’éclats de génie, mais dont on ne cite à chaque fois qu’un seul film, l’excellent et désormais classique du fantastique, Re-Animator. le film est sorti il y a 25 ans, Gordon en a réalisé une petite dizaine depuis, travaillant sur un rythme plutôt tranquille, mais on oublie toujours les pourtant incroyables From Beyond, Dolls ou même Dagon. Avec Edmond, c’est une évolution énorme dans son cinéma, évolution qu’on pourrait même qualifier de révolution, à la manière de ce qu’avait entamé David Cronenberg avec Crash et qu’il a concrétisé avec History of Violence, à savoir un abandon progressif du fantastique pur qui représentait son univers d’expression depuis les débuts vers un cinéma ancré dans le réalisme noir et sans concession. Dans Edmond, plus de créatures lovecraftiennes, plus de monde futuriste, plus de gore outrancier, l’horreur prend un visage humain et comme chez Cronenberg l’impact sur le spectateur est encore plus fort tout simplement car le genre fantastique et son aspect forcément irréel impose une barrière qui fait qu’on ne prend pas les choses au sérieux. Alors que quand on est devant quelque chose de réaliste, traité avec un fantastique sous-jacent presque insaisissable, l’identification est immédiate et ça fait très mal.

Au revoir Lovecraft et bienvenue à David Mamet qui signe là le scénario adapté de sa propre pièce de théâtre. Nul besoin de préciser qu’en plus d’être un excellent réalisateur Mamet est un des scénaristes les plus brillants d’Hollywood à qui on doit pour les plus mémorables les scripts du Verdict de Lumet ou les Incorruptibles de De Palma. Une sorte de cousin éloigné de Paul Schrader qui n’aime rien autant que de sonder les tréfonds de l’âme humaine, qui se plait à perdre ses héros au milieu d’une faune urbaine qui ne semble contenir que la lie de la société américaine, qui les balance dans cette jungle et s’amuse à leur faire subir toute une série de rencontres et d’évènements qui ne peuvent que nous surprendre tant ils tendent parfois vers l’extrême. Et ce jusque dans un final jusqu’auboutiste juste impossible à deviner quand on voit l’évolution autodestructrice du personnage central.

Si on cite Schrader, c’est qu’il y a un lien évident entre Edmond et Taxi Driver dans ce personnage qui tout d’un coup ne voit autour de lui que le pire du pire de la société, tous les déchets de la communauté, tous les bas fonds de la ville. De Scorsese on pensera également au brillantissime After Hours pour l’aspect descente aux enfers, sorte de cauchemar éveillé royaume de l’humour noir comme unique échappatoire. Edmond est un film qui fait très mal, mais vraiment. Car ce type qui perd pied c’est un peu l’illustration par l’absurde de ce qui peut nous arriver à tous dans les mêmes conditions, à savoir un moment de l’existence où on remet tout en cause et où notre petit univers implose en ne révélant que ses plus vils côtés. Le personnage d’Edmond, engoncé dans son costume trop froid et étriqué de gentil bureaucrate bien propre sur lui, devient au fur et à mesure la métaphore d’une société aseptisé rongée par le vice, par la luxure, la violence et le racisme. Le héros devient l’exécuteur des plus bas instincts du monde consumériste et dépravé, et perd complètement ses repères jusqu’au point de non retour.

Visuellement aussi on pense aux chefs d’œuvres scorsesiens, avec toutefois des différences notables. Ainsi si les déambulations nocturnes (le récit est resserré sur une seule nuit) héritent d’une mise en scène somme toute assez classique, chaque rencontre, chaque entrée dans un nouveau lieu, laisse place à des visuels bien plus baroques. On sent bien le goût prononcé de Stuart Gordon pour le fantastique et les symboliques de couleurs. Dominés par le rouge et les couleurs criardes, ces passages dans des antichambres infernales qui sonnent comme un nouveau coup de boutoir dans la santé mentale d’Edmond nous impressionnent par leur puissance picturale. L’ensemble contribue à brosser un portrait bien peu reluisant d’un monde rongé par le vice, où le moindre petit grain de sable dans une existence bien tranquille (mais artificielle) peut tout remettre en cause et créer une chaîne d’évènements dramatiques et destructeurs. Sans jamais tomber dans le grand guignol, Gordon développe ses idées géniales et à chaque fois surprenantes, personnifie la folie ordinaire et nous assomme grâce à quelques scènes chocs bien senties qui nous rappellent à quel point il maitrise le genre.

William H. Macy, immense acteur parmi les plus grands, trouve là un rôle à la démesure de son talent. Dans un premier temps incompréhensible, de par ce qui s’apparente à une légère crise de la cinquantaine, il devient au fur et à mesure de ses déambulations une sorte de sociopathe de plus en plus effrayant et incontrôlable. Cet homme cède à toutes les pulsions les plus haineuses et violentes tel un animal acculé et l’acteur y ajoute une intensité assez démentielle. Autour de lui se débattent des personnages secondaires qui tiennent plus de créatures éphémères que de véritables êtres. Chacun à sa manière ils incarnent un vice qui pousse Edmond au fond du trou. Joe Mantegna, Denise Richards, Mena Suvari, Bai Ling, Jeffrey Combs, tous au visage angélique du démon traversent le récit furtivement mais tous nous éclaboussent de leur talent tant ils incarnent bien le mal à l’état pur, celui grouillant dans les souterrains de notre monde moderne.

[box_light]Avec Edmond, Stuart Gordon quitte son genre favori, le fantastique, pour mieux l’aborder à contre-pied, tel David Cronenberg. En s’appuyant sur le récit sans concession d’un David Mamet en colère, il signe une descente aux enfers abrupte d’un pauvre type qui perd tous ses repères. Et derrière ses aspects de petite série B sans prétention se cache une illustration nihiliste d’une société américaine carrément rongée par tous les vices. Déshumanisation extrême, Edmond est le genre d’oeuvre intègre et violente qui laisse sur le carreau. La renaissance de Stuart Gordon.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

La voyante l’avait prévenu : « Vous n’êtes pas à votre place. » Edmond Burke, cadre supérieur policé et marié, réalise alors qu’il a toujours mené une vie banale et monotone. Sous le choc de cette révélation, il quitte l’ennui rassurant de son foyer pour les bas-fonds de la ville, un monde brutal dont on ne ressort pas indemne. Edmond n’a toujours pas trouvé sa place - si ce n’est une place en enfer…