Draquila – L’Italie qui tremble (Sabina Guzzanti, 2010)

de le 22/10/2010
 
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De notre côté des Alpes on ne connait pas forcément Sabina Guzzanti qui s’était faite remarquer au cinéma grâce à son documentaire engagé Viva Zapatero! qui s’attaquait à la liberté d’expression en Italie, elle-même en ayant souffert lors de son éviction de la RAI. Elle fut une figure majeure de la TV satirique en Italie jusqu’en 2003, actrice pour Giuseppe Bertolucci et Sergio Corbucci, et s’est donné pour mission solennelle de faire éclater les dérives de la politique italienne, avec une cible bien précise: Il Cavaliere, le président du conseil Silvio Berlusconi. Devant Draquila – l’Italie qui Tremble, on peut légitimement penser à une sorte de Michael Moore italien. Sauf qu’à la différence du manipulateur américain qui n’avait d’autre but que de ridiculiser George Bush dans Fahrenheit 9/11, sans proposer la moindre démonstration documentariste, Sabina Guzzanti développe un véritable procès qui ne se contente pas de tourner en ridicule le président du conseil mais s’intéresse avant tout aux mécanismes qui font qu’il est toujours au pouvoir, et apprécié par le peuple malgré ses dérives constantes. On ne peut pas tout à fait parler de documentaire car il s’agit d’un film partisan ne donnant pas vraiment la parole aux accusés mais ce portrait appuyé par des preuves irréfutables est une oeuvre coup de poing qui ne laisse aucun doute quant aux intentions du pouvoir en place en Italie: créer une forme nouvelle de dictature.

Le point de départ c’est le terrible tremblement de terre ayant frappé l’Aquila le 6 avril 2009, avec quasiment 300 morts. De cette catastrophe naturelle Berlusconi va tirer parti pour redorer son blason de manière absolument honteuse, en exploitant la misère humaine et en manipulant l’information. Car finalement, nous français moyens, que savons-nous exactement de Silvio Berlusconi? Mis à part ses frasques sexuelles apparaissant de temps en temps dans les médias, son mode de vie de maître du monde, ses grosses bourdes lors de ses apparitions publiques, ses blagues foireuses, ses scandales? Voilà ce que véhiculent nos médias, mais il semblerait qu’on soit bien loin du compte à la vision de ce procès à charge si documenté et sans concession qu’il en devient écoeurant. C’est tout un système qui se trouve dévoilé ici, un système qui n’a que peu de divergences avec les systèmes fascistes du passé ou avec les dictatures en place dans certains pays du monde.

L’utilisation d’un organisme d’état appelé « protection civile » qui porte bien mal son nom est au centre des débats. Il s’agit en fait d’une sorte de milice, le bras armé de Berlusconi, une entité presque autonome dont le chef est nommé par Berlusconi, un sale type à la tête de toutes les opérations importantes ayant eu lieu dans le pays. Cette protection civile, grâce à la capacité de Berlusconi à modifier les textes de loi selon sa volonté, se voit donnés à peu près tous les pouvoirs en diverses occasions « exceptionnelles » telles qu’une catastrophe naturelle ou la venue du pape. La protection civile c’est la Gestapo moderne, sauf qu’au lieu de torturer physiquement le peuple, ils pratiquent avec talent la désinformation, la manipulation, ont accès à un budget illimité (y compris lorsque les caisses sont vides), peuvent employer les entreprises qu’ils choisissent sur les projets immobiliers inutiles, du moment que l’image d’Il Cavaliere s’en trouve grandie. Car à côté d’agissements peu orthodoxes, le président du conseil, escroc professionnel, soigne tellement son image en exerçant un contrôle total de la presse, qu’il continue de séduire le peuple. On voit très clairement dans Draquila nombre de personnes, souvent relativement âgées, qui le considèrent comme leur sauveur. On appelle ça le contrôle de l’information et le culte de la personnalité, et il s’agit bien de l’héritage d’un régime fasciste.

Comme pour coller au mieux à l’exubérance de son personnage principal, Sabina Guzzanti, déploie des trésors de mise en scène et accouche d’une oeuvre bien plus ambitieuse sur le plan visuel qu’une grande majorité de documentaires souvent filmés assez platement. Avec quelques folies comme le recours récurrent à l’animation et aux couleurs flashy, elle signe une oeuvre terriblement ludique. Le résultat est qu’on rigole beaucoup, mais ce rire est avant tout nerveux, pour ne pas dire jaune. Car le constat est consternant, terrifiant. Et en tirant à boulets rouges sur le président du conseil, sans rechigner d’aller jusqu’à l’insulte, Sabina Guzzanti signe une oeuvre coup de poing, une oeuvre aussi engagée qu’objective et qui lutte contre le pouvoir en utilisant certains de ses outils préférés. Il y a clairement un côté propagandiste mais après tout, les méthodes de Berlusconi le sont tout autant, sinon plus. Et c’est brillant.

[box_light]Pas vraiment un documentaire, Draquila – l’Italie qui tremble est une mise à mort cinématographique du système Berlusconi. Les arcanes du pouvoir du Cavaliere y sont dévoilées dans des détails presque gênants pour lui mais le portrait qui en découle fait plaisir. En effet, il s’agit là d’un film que le peuple italien au cerveau plus ou moins lavé par le président du conseil et son OPA sur les médias se doit de voir et de comprendre. Que ce soit au niveau financier, politique ou social, le message est très clair, la démonstration parfaite, la conclusion effrayante. Tel un certain comte tout droit venu de Transylvanie il n’a pas fini de se repaître de son peuple qui continue de croire en lui… Alors si en plus la forme est soignée![/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Pourquoi les Italiens votent pour Berlusconi ? La virulence de la propagande, l’impuissance des citoyens, un système économique précaire, des jeux de pouvoir illégaux...ou encore une catastrophe naturelle. Autant de facteurs, qui combinés, peuvent expliquer comment la jeune démocratie Italienne a été assujettie. Une enquête sous les décombre du tremblement de terre de l’Aquila du 6 avril 2009. La caricature de Berlusconi - une des imitations les plus célèbres de l’auteure - se promène dans le village de tentes de l’Aquila et erre dans la ville déserte, comme un empereur en fin de règne. Une ville dévastée par un tremblement de terre. L’endroit idéal pour raconter la dérive autoritaire de l’Italie et l'imbroglio de chantages, de scandales, d’escroqueries et d’inertie de la classe politique, des médias, des habitants et de tout ce qui paralyse ce pays. Pourquoi les Italiens votent-ils pour Berlusconi ? Pourquoi considèrent-ils que la démocratie n’est pas un système adapté pour gouverner la nation ? C’est l’Aquila, cette ville splendide rasée par le tremblement de terre, qui nous donne ces réponses. Pourquoi les habitants de l’Aquila, peuple montagnard et fier, ont-ils échangé ce qu’ils avaient de plus précieux, leur communauté, une ville dynamique pleine d’étudiants, d’oeuvres d’art, contre un petit appartement meublé par Berlusconi dans des cités dortoirs ? Pourquoi ont-ils cru la propagande de la télévision plutôt que ce qu’ils avaient sous les yeux? Et comment se fait-il que les autres aient été aussi rapides, aussi fourbes ? Qui les a appuyés? Les jours du règne de Berlusconi semblent comptés : c’est le moment de tirer les conclusions de cette expérience en fouillant les décombres pour récupérer ce que l’on peut.