Dog Pound (Kim Chapiron, 2010)

de le 27/06/2010
 
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Absolument rien ne laisser présager ce choc brutal qu’est Dog Pound! Un réalisateur parmi les piliers du collectif Kourtrajmé avec Romain Gavras, des jeunes bobos qui aiment à se faire passer pour des banlieusards à problèmes, et qui est déjà l’auteur d’un Sheitan polémique. Le film était un grand n’importe quoi très mal vendu, car c’était avant tout une comédie plus qu’un film d’horreur. Dog Pound c’est aussi les producteurs derrière Michel Gondry sur Eternal Sunshine of the Spotless Mind et la Science des Rêves, du grand cinéma certes mais pas vraiment du film coup de poing. Film de commande américain pour un jeune réalisateur français qui n’avait pas prouvé grand chose si ce n’est une tendance pour la mise en scène frimeuse, la violence et les problèmes de l’adolescence des quartiers, non vraiment aucun signe de la grosse claque que constitue Dog Pound à l’arrivée. Car le nouveau film de Kim Chapiron s’appuie sur une base qui s’appelle Scum, film sans concession d’Alan Clarke avec le grand Ray Winstone. Sans en être un quelconque remake, Dog Pound s’apparente à une suite du type « le bilan 30 ans plus tard », et le constat est assez terrible. À la fois chronique carcérale à la violence brute, portrait d’une jeunesse perdue qui nous rappelle le cinéma de Larry Clark, illustration d’une société qui abdique face à la nature animale de l’homme, Dog Pound est clairement un choc cinématographique, mais c’est aussi l’avènement d’un véritable réalisateur qui a des choses à dire et sait y mettre la forme, chapeau bas Monsieur Chapiron!

On en a déjà parlé, le film de prison revient à la mode, et ce dans le monde entier. Après Un Prophète l’an dernier, 2010 voit apparaitre déjà 3 films qui abordent d’autant de manières différentes l’univers carcéral: l’allemand Picco, l’espagnol Cellule 211 et le « français » Dog Pound donc. Le point commun de ces 4 films qui n’ont pas grand chose à se partager si ce n’est l’univers qu’ils dépeignent? Ils représentent tous le film de prison moderne, très loin des grands classiques pour la plupart très manichéens, où les prisonniers étaient soit des brutes soit des héros, et où les gardiens n’étaient généralement que des ordures assouvissant leur soif de pouvoir et de domination. Les choses ont changé et aujourd’hui c’est le réalisme qui prime. Et paradoxalement ces films « réalistes » se rapprochent de plus en plus du cinéma de genre et d’exploitation. Ils font d’ailleurs bien plus que s’en approcher en fait! Seulement ils apportent au genre un discours concret sur la nature humaine et qui n’est plus vraiment en filigrane derrière l’action, la violence ou le trash.

Ainsi il est presque idiot de ne considérer Dog Pound que comme un film d’exploitation ne valant pas mieux que les women in prison des années 70 comme certains ont pu le faire avec argumentaire très sérieux à l’appui (Critikat pour ne pas les citer, encore une fois à côté de la plaque à cracher sur tout ce qui arrive sur un écran avec des couilles). Le film dépeint à merveille l’idée vieille comme le monde selon laquelle l’homme est un loup pour l’homme et prend parti, chose rare. Non pas en choisissant un camp entre prisonniers et gardiens (ou l’autorité en général, ce qu’on aurait pu craindre) mais plutôt en déroulant la thèse selon laquelle l’environnement conditionne l’être humain. En gros, dans un univers de monstres le plus gentil et inoffensif n’a pas d’autre choix que de devenir un monstre pour espérer survivre (et non pas « vivre », le terme n’a aucun sens en prison). Chapiron attrape ses balls et les maintient bien comme il faut pour ne céder aucun terrain à la morale. La prison pour les jeunes, l’enfermement, n’est pas forcément la solution au problème, et il a sans doute raison avec ce message. Mais Dog Pound va tout de même plus loin qu’un sermon qui deviendrait vite agaçant, c’est l’image pas loin d’être parfaite de la colère incontrôlable devant le drame et l’injustice.

Chapiron s’éloigne de l’image des prisons contrôlées par les gangs blacks ou latinos et centre son récit sur un jeune blanc, représentant de la population white trash trop souvent oubliée au moment de représenter la lie de la jeunesse. En s’attardant sur Butch, il se concentre sur la haine et la colère à l’état brut. On ne sait pas ce qu’il a vécu pour en arriver là, on s’en fout d’ailleurs personne ne cherche à comprendre ou excuser ses actes. On suit juste son parcours dans une enième prison pour adolescents, lieu infernal où se cristallisent tous les maux de l’humanité. Et si ces jeunes apparaissent presque comme des adultes tant ils se sont forgés dans le mal et la violence, le réalisateur choisit intelligemment de bien nous montrer les failles liées à l’adolescence et qui constituent leurs plus grosses faiblesses dans cet univers. C’est ici qu’on ressent le plus l’influence de Larry Clark, certains plans citant explicitement Kids et Ken Park. Si c’est l’irruption inévitable de la violence dans un milieu fermé qui intéresse le plus Kim Chapiron, il n’oublie jamais qu’il traite de personnages humains, et les jeunes comme les gardiens bénéficient d’un traitement équitable et réaliste.

Son désir de réalisme se ressent bien sur dans sa mise en scène qu’il rapproche du documentaire pour accentuer l’immersion du spectateur. Mais là également il va au-delà de la simple récupération de codes connus et utilisés depuis des lustres. Au côté caméra énervée à l’épaule il rajoute nombre d’effets directement issus de ses expérimentations sur courts métrages. Ainsi pour accentuer la haine bouillant dans les veines de ses personnages il use et abuse de plans ultra serrés, de zooms surprenants et de mouvements de caméra tremblante. Ces figures de style dénotent parfois avec l’âpreté de l’ensemble mais apporte une véritable signature qui fait de Dog Pound un film à part, d’une violence psychologique et physique rare, surtout de la part d’un cinéaste français. Il faut dire qu’au delà de la technique irréprochable même si elle peut gêner les conservateurs, au delà de l’ambiance sonore composée brillamment par K’Naan, au-delà même de la distribution qui mixe acteurs et véritables détenus, il y a un jeune acteur juste démentiel. Adam Butcher, dont on va sans doute entendre parler dans un avenir proche, livre une prestation époustouflante digne des plus grands malades qu’on a pu voir sur un écran de cinéma. Synthèse parfaite de la folie meurtrière qui a du mal à rester contenue et de la fougue adolescente, son regard est impossible à soutenir, il EST la haine toute puissante, on retiendra longtemps ce rôle là!

Pour toutes ces raisons Dog Pound fait non seulement très mal au spectateur malmené du début à la fin, mais c’est aussi un film d’une rare intelligence sur le milieu qu’il aborde. La lente montée du mal qui vient se conclure dans un final constitué exclusivement de bruit et de fureur ne peut pas laisser indemne, quelle claque!

FICHE FILM
 
Synopsis

Davis, 16 ans, trafic de stupéfiants. Angel, 15 ans, vol de voiture avec violence. Butch, 17 ans, agression sur un officier de probation. Une même sentence : la prison pour délinquants juvéniles d'Enola Vale. Arrivés au centre de détention, ils devront choisir leur camp, victime ou bourreau.