Django (Sergio Corbucci, 1966)

de le 01/12/2012
 
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Réalisateur prolifique et capable de jongler entre à peu près tous les genres du moment qu’ils étaient dans l’air du temps, Sergio Corbucci livrait avec Django son troisième western et une œuvre fondatrice du western dit spaghetti, complément énervé et violent aux opéras millimétrés de Sergio Leone. A l’arrivée, il crée une icône, établit les bases de tout un genre et repousse tellement les limites de ce qui peut être montré à l’écran, amorçant ainsi la vague de violence qui sévira dans le cinéma américain des années 70, que le film sortira essentiellement en version censurée.

Il est amusant, avec le recul, de noter l’ironie de cette expression américaine, le « western spaghetti ». Une expression née d’une amertume, celle de voir que des italiens étaient capables de livrer des westerns d’un tout autre niveau que les leurs, qui osaient bousculer les conventions, mélanger les genres, filmer la crasse, la boue et le sang, capter l’horreur et sortir des schémas manichéens. Ces westerns italiens ont été un déclencheur, sans eux Sam Peckinpah n’aurait peut-être jamais pu faire La Horde sauvage, sans cette liberté dans la représentation frontale de la violence, le Nouvel Hollywood aurait peut-être eu un autre destin… quoiqu’il en soit, Django fait partie de ces films qui ont créé le genre « western spaghetti », c’est encore aujourd’hui un des westerns les plus violents jamais réalisés, un des plus radicaux également dans sa construction. Filmé sans véritable scénario, avec un récit évoluant au jour le jour, c’est un film qui ne s’encombre d’aucune sous-intrigue parasite pour laisser la place à la clarté de sa trame, à savoir celle toute simple d’un cowboy mystérieux traînant derrière lui un cercueil, et qui revient dans une ville presque abandonnée pour réclamer sa vengeance. Pas un brin de gras dans ce récit, Sergio Corbucci recherche l’efficacité avant tout, mais à l’image de ses confrères de l’époque il n’hésite pas à truffer son film de symboles pour capter l’esprit d’une époque en pleine révolution. Les démons du passé trouvant une nouvelle opportunité de s’exprimer dans les évènements couvant alors en Italie.

Django est un film simple, et ce n’est pas la moindre de ses qualités. 1h30 de récit improvisé qui possède autant de sens, cela force le respect. Sergio Corbucci est un malin, car l’année précédente sortait sur les écrans Et pour quelques dollars de plus, deuxième opus de la trilogie des dollars de Sergio Leone et succès colossal. Et sans vouloir marcher sur les traces de l’autre Sergio, lui préférant un cinéma moins opératique et plus bordélique, il en récupère tout de même une partie du récit qu’il va inclure dans le parcours de son héros en plein processus de vengeance. Car Django n’est ni plus ni moins qu’un simple film de vengeance, avec un homme autrefois instrument d’une armée et qui devient, suite à un drame que le scénario dévoilera bien assez tôt, un ange de la mort venu réclamer son butin. Sergio Corbucci est un conteur très habile, et d’autant plus en sachant qu’il ne savait pas vraiment dans quelle direction il se lançait pendant le tournage, car il parvient immédiatement à créer une réelle empathie pour son personnage – il sauve une femme de la torture dans une des toutes premières scènes et tire ce mystérieux cercueil comme Atlas porte le monde – avant de nous prendre à revers en dévoilant une facette bien plus sombre dudit Django, cupide et manipulateur. On est loin de tous ces personnages uniformes et archétypaux qui habitaient le cinéma américain, ce qui permet d’avancer dans le récit à l’aveugle, chacun pouvant se révéler sous un nouveau jour. En plaçant son héros entre deux camps se déchirant, il laisse une belle place aux retournements de veste et trahisons possibles tout en gardant en ligne de mire l’avancée pleine d’assurance de son ange exterminateur, à la fois instrument d’une vengeance implacable et héros presque romantique, symbole humain versant à la limite de l’abstraction.

Par sa mise en scène rugueuse, Sergio Corbucci se démarque grandement de Sergio Leone, usant d’effets souvent agressifs mais jamais inutiles à l’image de ses zooms avant typiques, de ces contre-plongées iconiques ou de son utilisation du plan large grouillant de détails. Cette volonté de ne pas rechercher une ampleur dans le cadre comme chez Leone se traduit d’ailleurs par l’utilisation du format 1.66 qui resserre l’espace sur ses personnages. Django ne met de toute façon pas en avant les grands espaces, ni même les regards, il s’agit d’un film qui cherche à capter la crasse d’un monde dans lequel tout se résout par une violence outrancière. Ce n’est pas pour rien si on y retrouve des éléments du cinéma bis japonais avec ses débordements remplis d’hémoglobine, son héros mutilé et un ton surréaliste dans les divers affrontements. Là où Django est surprenant, c’est dans sa peinture d’un monde déchiré entre cette milice américaine et de groupe révolutionnaire mexicain, un peu comme si dans le même cadre se retrouvaient les chemises noires (milice raciste dont les membres sont ici vêtus d’apparats rouges et de masques) et les brigades rouges, soit un étonnant pont entre deux époques sombres d’une Italie instable en proie aux violences aveugles. Dans ce contexte explosif, Django est une sorte d’électron libre appliquant la justice divine. On ne compte plus les scènes devenues depuis cultes, développant une impressionnante puissance iconographique (du massacre à la mitrailleuse lourde, monument de feu et de sang, au duel final sous forme de sacrifice ultime avec ce plan de fin tel une composition baroque, en passant par l’escapade fatale se terminant tragiquement dans les sables mouvants), c’est d’une violence parfois insoutenable souillant sans vergogne la moralité et les archétypes (tout le monde peut mourir), c’est beau, âpre, porté par une composition magnifique de Luis Bacalov et le charisme intact de Franco Nero et ses yeux parmi les plus beaux du cinéma italien. Il est, à l’image de Clint Eastwood, l’incarnation ultime du cowboy solitaire et l’instrument d’une vengeance impitoyable, héros essentiellement symbolique et légende instantanée. Son ton étrange, sa radicalité, sa volonté de construire un univers dégueulasse et des personnages complexes, son goût du sang et son parcours à la lisière du fantastique, tout cela en fait ce qui reste aujourd’hui comme un des plus grands monuments du western italien.

FICHE FILM
 
Synopsis

A la frontière mexicaine, deux bandes rivales se disputent la suprématie du pays : celle du major Jackson, américain et fanatique raciste, et celle du général Rodriguez, mexicain et révolutionnaire. Un étranger, Django, traînant derrière lui un cercueil, arrive dans ce pays de désolation. Et avec lui, le vent de la violence…