Detective Dee : Le mystère de la flamme fantôme (Tsui Hark, 2010)

de le 07/04/2011
 
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Depuis le chef d’oeuvre mutilé Seven Swords, sa variation grandiose du mythe des 7 samouraïs qu’il a lui-même tellement coupée au montage que le résultat est parfois incompréhensible (et on ne verra jamais SA version originale, Tsui Hark étant un artiste qui ne regarde pas en arrière), on se faisait beaucoup de soucis pour le génie de Hong Kong, un des plus grands réalisateurs du monde. Entre sa partie mollassonne du cadavre exquis Triangle, son très mauvais Missing et le pas génial All About Women, les deux étant restés inédits chez nous, Tsui Hark a montré de sérieux signes de faiblesse. Mais voilà, le génie ça ne meurt pas, au pire ça s’endort, attendant le moment opportun pour briller à nouveau. Et Detective Dee, le mystère de la flamme fantôme est exactement le projet qu’il fallait à Tsui Hark pour se réveiller. Il n’y a qu’à voir tous ses plus grands films, Time and Tide mis à part, pour comprendre ce qui a motivé l’artiste : faire renaître un nouveau mythe chinois. Après le wu xia pian, la kung fu comedy, Wong Fei Hung ou les amants papillons, c’est le Juge Ti qui les honneurs du maître. En adaptant à sa sauce le roman Meurtre à Canton, Tsui Hark rend hommage à ce détective fictionnel (mais inspiré d’un personnage réel) aux capacités d’investigation hors du commun. Mais plus que le sujet, plus encore que le discours politique pourtant passionnant, avec Detective Dee le réalisateur impose sa grâce de la mise en scène à une gestion parfaite de la narration et de l’action. En apparence Tsui Hark s’est calmé, en réalité il réinvente son cinéma et canalise son énergie. Le résultat est tout simplement bluffant, à ranger juste à côté de ses plus grands films.

Une des grandes forces de Tsui Hark est d’être fier de sa culture, de celle de son pays d’adoption. Ainsi, s’il se prête tout à fait à l’export, Detective Dee est avant tout un film qui s’adresse au peuple chinois, un véritable divertissement populaire. Au passage, quand on voit la gueule des notres de divertissements populaires, il y a de quoi pleurer devant celui-ci, mais passons. En ne cherchant pas à jouer à fond, comme beaucoup d’autres qui n’ont rien compris, la carte de l’exotisme pour faire de l’oeil au public occidental, Tsui Hark la joue intelligemment. Son film pourrait très bien être assimilé à un serial, sans en avoir les défauts inhérents. Il est pensé comme un one shot, est relativement fermé, mais pourrait très bien servir de base sublime à une série de films avec le même personnage, comme cela fut le cas des romans. mais Detective Dee marque avant tout une révolution dans sa façon de gérer l’action dans un cinéma traditionnel. La grandiloquence d’Il était une fois en Chine, la furie et le chaos de The Blade, l’anarchie de Time and Tide… l’évolution logique de ce cinéma en mouvement perpétuel arrive sous nos yeux. Le cinéaste du chaos semble l’avoir dompté pour le plier à la moindre de ses volontés. Signe de cette véritable maturité artistique, il signe avec Detective Dee quelque chose qui ressemble étrangement à une version plus aboutie de son tout premier long métrage Butterfly Murders, où déjà il mêlait enquête policière, wu xia pian et fantastique.

Mais plus que de l’auto-citation, même s’il renvoie parfois à Il était une fois en Chine pour certaines chorégraphies, Detective Dee est une petite révolution. Avec une réflexion d’une profondeur insoupçonnable sur le jeu des apparences, une noirceur absolue dans le propos politique (même si l’espoir parait renaître) et une enquête passionnante qui redéfinirait presque le whodunit si elle se limitait à ce seul genre, Detective Dee ressemble bien au film le plus ambitieux de Tsui Hark depuis des lustres, peut-être plus encore que Seven Swords. Sur un scénario cette fois d’une complexité habituelle mais d’une logique surprenante (concrètement, on comprend tout immédiatement et c’est presque une première chez l’auteur)  il va flirter avec des thématiques essentielles telles que les notions d’identité, de complot et de divin (on sentirait presque planer un spectre dickien de Total Recall). Tsui Hark sur un scénario aussi brillant c’est déjà une révolution, qu’il double d’une audace visuelle de chaque instant pour aboutir sur un film majeur, une simple enquête qui devient un ballet permanent, flamboyant.

Le détective du titre est, au même titre que le réalisateur et son cinéma, en perpétuel mouvement. Tout dans la mise en scène est pensé autour de cette idée toute bête. Mais cela va encore plus loin finalement. Le détective s’apparente à Sherlock Holmes, et dans la même optique Guy Ritchie ou Michel Gondry sur Green Hornet, Tsui Hark en fait un personnage capable d’avoir un temps d’avance sur l’action à venir, lui permettant de l’analyser pour effectuer le mouvement juste. Sauf que ce qui n’était qu’un artifice amusant chez les deux cinéastes cités devient un élément majeur de la narration dans Detective Dee. C’est la réflexion qui mène l’action, les deux sont indissociables. Et ce constat est valable aussi bien pour les combats que pour les dialogues, merveilleusement ciselés et construits. Avec ce procédé Tsui Hark met le spectateur dans la peau du détective sans user de la caméra subjective, une façon de réinventer la gestion de l’action par la mise en scène. Après être revenu à des chorégraphies plus brutes et près du sol, Tsui Hark fait appel à Sammo Hung qui signe des numéros câblés pour la plupart sublimes rappelant les temps les plus glorieux du WXP (le grand Swordsman 2 par exemple) et qui tombent tout à fait dans la thématique des apparences face à la réalité. Au même titre les effets numériques pouvant paraître un peu cheap (les biches…) sont finalement tout à fait dans cet esprit. Quant aux acteurs, ils sont tous remarquables, sans surprise. Andy Lau incarne à merveille ce personnage mythique symbole de la force tranquille et de l’intelligence supérieure. À ses côtés la belle Bingbing Li se glisse facilement dans la peau d’une Brigitte Lin moderne par sa beauté androgyne et Chao Deng surprend, par son physique trouble et son personnage à l’évolution complexe. Les valeurs sures prouvent pourquoi elles le sont, que ce soit Tony Leung Ka Fai malgré sa présence limitée ou la toujours sublime Carina Lau, imposante en impératrice à la main de fer.

[box_light]Sous ses faux airs de Sherlock Holmes exotique, Detective Dee est une oeuvre importante. À chaque rebondissement, à chaque image, c’est le génie pur de Tsui Hark qui s’exprime. Dans son cinéma en constante (r)évolution, il atteint une sorte de zénith surprenant. Moins fou, plus posé, mais tout aussi inventif, son cinéma dompte le chaos pour imposer un mode de narration complexe et maîtrisé, doublée d’une intelligence de mise en scène qui explose à peu près tout ce qui se fait aujourd’hui sur la planète en terme de cinéma d’action. Autrefois guidée par l’instinct, l’action chez Tsui Hark est aujourd’hui le prolongement de la réflexion. Le résultat à l’écran est brillant, souffrant de défauts qui ne sont que mineurs, et impose une évidence : après John Woo, Tsui Hark est de retour. Et ces grands maîtres ont encore des choses à raconter, notamment que cinéma populaire et cinéma d’auteur peuvent faire bon ménage…[/box_light]

À lire également une analyse très pertinente chez Gizmo.inc

FICHE FILM
 
Synopsis

En l’an 690, à Luoyang, la toute-puissante Chine des Tang s’apprête à célébrer en grande pompe le couronnement de l’impératrice Wu Zetian. Mais celle-ci ne montera officiellement sur le trône qu’une fois achevée la construction d’un stupa - gigantesque Bouddha haut de plus de 120 mètres - en plein cœur de la cosmopolite Cité Impériale. L’effervescence est à son comble sur le chantier lorsqu’une série de phénomènes étranges et terrifiants met soudain en péril la cérémonie: plusieurs hommes, dont le maître d’œuvre du stupa, se transforment sans raison apparente en torches humaines ! Littéralement consumés de l’intérieur, ils sont réduits à l’état de cendres aux yeux de tous en quelques secondes à peine. L’impératrice Wu fait alors appel au seul homme qu’elle estime capable de résoudre l’énigme : Dee Renjie - «Detective Dee». Celui qu‘elle avait fait emprisonner et marquer au fer 8 ans auparavant parce qu’il avait osé s’opposer à elle…