Detachment (Tony Kaye, 2011)

de le 31/01/2012
 
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Entre le célèbre American History X et Detachment, Tony Kaye a réalisé quatre films, fictions ou documentaires, portant tous sur des « questions sociales » comme la drogue, l’avortement (Lake of Fire), ou l’environnement (Black Water Transit). Rien d’étonnant à ce que les titres des films de Tony Kaye possèdent autant le sens de la formule : le réalisateur a officié pendant dix ans dans la publicité. Son nouveau film, Detachment, se penche donc sur le sujet de l’éducation avec un traitement très fictionnel d’un côté, et graphique de l’autre, puisque le scénario adopte entièrement le point de vue d’un professeur, narrant sa vie professionnelle autant que sa vie privée, et que la réalisation s’octroie des intermèdes de dessins filmés, à la Bowling for Columbine. C’est aussi l’occasion pour le réalisateur de déployer une ribambelle d’actrices montantes comme Christina Hendricks, Lucy Liu ou Sami Gayle, celle d’offrir un rôle en or au charismatique et oscarisé Adrien Brody, et enfin l’occasion de faire jouer sa propre fille, Betty Kaye, dans le rôle de Meredith.

Detachment, c’est l’histoire d’Henry Barthes, un remplaçant fraîchement parachuté dans un lycée chaud d’une banlieue new-yorkaise. Loin de détenir la sagesse de son homonyme français, Barthes est un homme à fleur de peau, nerveux et impulsif qui tente d’effectuer ce « détachement » des affects, préconisé par de nombreuses philosophies. Cet aspect sensible et fissuré de sa personnalité le rend immédiatement sympathique au regard du spectateur pour qui son statut de héros moderne ne sera jamais remis en cause. Car, au-delà de son charisme de professeur ferme et intense, intelligent et captivant même pour une classe ultra-violente, il possède d’autres vertus qu’il applique dans sa vie personnelle comme la générosité et la droiture, recueillant notamment une jeune fille fugueuse et prostituée, Erica.

Loin d’être un film manichéen, American History X possédait déjà un développement complexe, ce qui l’a rendu fascinant et très populaire. De même, Detachment fourmille de fausses pistes scénaristiques (en dépit du thème de l’éducation on ne verra pas la chronique d’une classe turbulente façon Entre les Murs), et de la volonté de mélanger des genres et les formes. Par exemple, nous verrons des interviews qui encadrent le récit, un aspect général mêlangeant le fait divers et le drame social, ou nous entrerons dans la pure fiction racontant les aventures du chevalier au cœur tendre Henry Barthes. Il s’agit en effet pour cet homme un peu perdu de mettre en parallèle différents plans : sa vie privée solitaire, ses problèmes avec les élèves (archétypaux avec les caïds, les suiveurs et le caliméro de la classe) et ses relations éphémères avec les collègues, alliés du moment. Le film trouve donc son équilibre dans une suite distincte d’évènements, dont les moteurs émotionnels sont l’espoir et le désespoir. Certains personnages secondaires sont joliment peints, comme celui de la professeur jouée par Lucy Liu, qui à bout de nerfs, qui exhibe son impuissance et sa colère en s’acharnant dans un réquisitoire terrible sur une élève cancre qui refuse de l’écouter. Quelques scènes d’anthologies ponctuent ainsi le récit majoritairement centré sur Barthes.

Dans la seconde partie du film, Tony Kaye dénonce l’hypocrisie de l’institution dirigeante, elle aussi au bord de la faillite, et qui se cache derrière les professeurs au front en les réduisant trop souvent à des pions, dans les deux sens du terme. Il plaide aussi pour stopper le désengagement des parents, aussi absents dans le film que dans la réalité selon lui. Ce réquisitoire fait apparaître une face des Etats-Unis moins connue, celle qui ne craint pas d’afficher un fatalisme profond.

Le plus évident reproche formel que l’on pourrait faire au film, ce serait que les animations n’y trouvent pas vraiment leur utilité. Ni comiques, ni didactiques, on peine à comprendre leur véritable sens, si ce n’est l’esthétique brouillon d’école, liée au sujet. Les exagérations répétées deviennent également indigestes à la longue, surtout avec ce final dramatique assez attendu et trop symbolique. Mais en dépit de ces stylisations superflues, le film concentre une telle tristesse et un tel désespoir face à l’extrême violence qu’il emporte et saisit pour un temps… jusqu’à ce que cette citation extraite de la nouvelle d’Edgar Allan Poe, La Chute de la Maison Usher,  ne s’éclaire tout-à-fait.