Des Hommes et des Dieux (Xavier Beauvois, 2010)

de le 21/07/2010
 
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Grand Prix sans surprise du dernier Festival de Cannes où il était plus qu’attendu, le cinquième film de Xavier Beauvois, 5 ans après le Petit Lieutenant, échappe pourtant à toutes les attentes. Et ce n’était pas gagné étant donné le sujet de départ. En effet, comment être original lorsqu’on aborde un fait divers qui avait passionné et révolté le monde dans les années 90? 7 moines cisterciens de Tibhirine en Algérie était alors enlevés puis assassinés sans qu’on connaisse l’identité de leurs meurtriers. L’armée algérienne ou un groupuscule de rebelles terroristes tentant de renverser le pouvoir alors en place? On le saura peut-être un jour, une enquête est en cours, mais le propos de Xavier Beauvois n’est pas là. Pendant deux heures il va peindre le portrait de cette vie monastique, le quotidien de ces moines voués corps et âme à leur foi et à leur mission, celle d’aider leur prochain. Il se concentre sur leurs trois dernières années au monastère, de l’apparition des troubles jusqu’à leur disparition tragique qui ressemble fortement à un sacrifice digne des martyrs. Et s’il faut un certain temps d’adaptation et de réflexion pour accepter l’omniprésence de l’ambiance bigote inévitable étant donné le lieu unique ou presque de l’action, Beauvois évite le piège de la démonstration pro-catholique vaine. En plus d’une leçon de cinéma évidente, c’est surtout une leçon d’humilité et de don de soi comme on en a rarement vu au cinéma, en particulier dernièrement. On peut émettre des réserves mais si Des Hommes et des Dieux n’est pas un film profondément original, il s’en dégage une puissance évocatrice assez démente qui l’impose comme une réussite majeure.

Ces moines sont par définition des personnages fascinants, car ils représentent à eux seuls tout le contraire de notre société moderne. Ayant renoncé à toute vie de famille et à toute notion de possession, ils ne sont mus que par leur amour inconditionnel leur père, un Dieu au sens très large puisqu’il ne porte aucune étiquette chrétienne. En effet, ce monastère étant situé au sein d’un village algérien et donc musulman, on pouvait supposer des tensions religieuses. Pourtant ces hommes, à l’origine français et catholiques, semblent avoir atteint un degré de spiritualité tel qu’ils n’appartiennent plus à aucune communauté ethnique ou religieuse, ils vivent simplement leur vie au service des autres et de leur monde. Leur quotidien qui nous est montré n’est que succession de séquences de jardinage, de prière, de soins apportés à la population, de chants, des choses basiques qui leur permettent de se consacrer à leur amour.

Alors bien entendu on a parfois l’impression d’assister à une longue messe avec de très (trop?) nombreuses scènes de chants religieux, des psaumes interminables parfois mais pourtant tellement nécessaires au propos de Xavier Beauvois. En effet le réalisateur cherche à créer un contraste entre les rituels monacaux définissant l’union communautaire dans la religion de ces hommes et cette autre forme d’union, qui dépasse le statut de simple cohabitation, avec la population vivant autour du monastère. Le plus intéressant dans tout ça étant de voir à quel point ces hommes d’église peuvent apporter en matière d’aide non spirituelle, pour soigner des écorchures superficielles d’enfants ou apaiser les tourments amoureux d’une adolescente. ces scènes trop rares sont presque les plus belles de par leur naturel. Mais là où le film devient fascinant c’est dans son illustration du doute, de la crise de foi, et de comment cette foi, concept si insaisissable, peut rassembler les hommes. Derrière un aspect légèrement « grenouille de bénitier », des Hommes et des Dieux révèle une réflexion essentielle tout bonnement passionnante.

Alors qu’il semblait en colère sur son film précédent, Xavier Beauvois impose cette fois un style qui renvoie presque à la caricature du cinéma d’auteur français. Extrêmement contemplatif, Des Hommes et des Dieux se veut bien évidemment la personnification du mode de vie qui semble être suspendu dans le temps. Mais il en sort pourtant une incroyable vitalité indéfinissable, jouant sur les miroirs entre les plans fixes à l’intérieur du monastère et les lents travellings en extérieur, le tout ponctué de quelques scènes d’urgence tournées caméra à l’épaule dans le plus pur style du reportage. Tout cela apporte une forme de rythmique étrange plutôt agréable qui trouve son apogée dans la plus belle (s)cène de tout le film, un ultime repas bercé par la tragique mélodie du lac des cygnes de Tchaïkovski. À ce moment précis c’est l’émotion qui prend le pas sur tout le reste, la caméra se rapproche de plus en plus des regards de ces moines qui connaissent leur destin, c’est d’une beauté à couper le souffle. Il est d’ailleurs dommage que Xavier Beauvois en ait rajouté ensuite avec une lecture en voix off qui parait tellement superficielle après ce déluge de sensations!

Outre l’épure extrême de sa mise en scène, des Hommes et des Dieux doit énormément à son casting dont ne ressort aucun leader, tous étant au diapason de l’humilité. Lambert Wilson trouve sans doute son plus beau rôle, Michael Lonsdale, Olivier Rabourdin et Philippe Laudenbach sont excellents comme à leur habitude et Jacques Herlin nous tirerait presque des larmes dans le rôle d’Amédée. Parfois quand on réunit un beau casting dans lequel tous les égos sont mis de côté les miracles se produisent, et il est clair que c’est le cas ici. C’est bien simple, à aucun moment on ne discerne les acteurs derrière les personnages, et c’est ce type de réalisme saisissant qu’il fallait pour que des Hommes et des Dieux trouve sa puissance.

[box_light]Loin de toute caricature, loin de vouloir délivrer un message d’église, des Hommes et des Dieux est un exercice de cinéma assez fascinant. Xavier Beauvois réussit un pari insensé, illustrer le concept de foi par l’image, et relève brillamment le défi. Son film est bercé d’une lumière superbe sur ces hommes et le drame qu’ils vivent n’en est que plus poignant. Le film est sincère, partial, parfois très émouvant et souvent magnifique.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Un monastère perché dans les montagnes du Maghreb, dans les années 1990. Huit moines chrétiens français vivent en harmonie avec leurs frères musulmans. Quand une équipe de travailleurs étrangers est massacrée par un groupe islamiste, la terreur s’installe dans la région. L'armée propose une protection aux moines, mais ceux-ci refusent. Doivent-ils partir ? Malgré les menaces grandissantes qui les entourent, la décision des moines de rester coûte que coûte, se concrétise jour après jour… Ce film s’inspire librement de la vie des Moines Cisterciens de Tibhirine en Algérie de 1993 jusqu’à leur enlèvement en 1996.