Des Filles en noir (Jean-Paul Civeyrac, 2010)

de le 28/10/2010
 
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Étonnant comme parfois un réalisateur déjà reconnu depuis de nombreuses années – cela fait déjà 20 ans que Jean-Paul Civeyrac fait des films – semble livrer une oeuvre d’étudiant, comme un premier film bourré de défauts mais attachant. Des Filles en Noir c’est un peu ça. Et franchement s’il s’agissait du premier travail d’un nouveau diplômé de la Femis, où enseigne Jean-Paul Civeyrac, on conclurait à une oeuvre de jeunesse pleine de promesses pour l’avenir mais trop maladroite. Sauf que le réalisateur en est à son 9ème long-métrage et qu’on n’a pas vraiment l’impression d’être devant le boulot d’un soit-disant représentant d’un renouveau du cinéma d’auteur français. Si c’est le cas, au secours! Il y a des choses magnifiques dans des Filles en Noir, vraiment, mais le film dérange. Non pas forcément par son sujet, le suicide chez les adolescents n’étant pas si souvent abordé au cinéma en France, mais surtout par son traitement. Casse-gueule au premier abord, l’idée de poser le suicide comme une sorte d’idéal ultime pour deux jeunes filles paumées semble presque tenir la route mais à vouloir trop en faire dans le glauque, dans le pessimisme, dans la noirceur, Jean-Paul Civeyrac passe à côté de son sujet et n’apporte rien de bien nouveau au sujet. En résulte un film rempli de moments de grâce mais handicapé par des maladresses impardonnables pour un artiste chevronné.

Des Filles en Noir souffre de ses approximations. De cet abus de fondus au noir qui freinent la progression dramatique jusqu’à éliminer toute notion narrative en fin de parcours. De cette accumulation de drames, toujours plus pesants. De la prolifération de clichés dans tous les sens, et c’est bien là sa plus grande faiblesse. En vrac, des adolescents vêtus de noir sont soit des gothiques soit des personnes mal dans leur peau, la marijuana et l’alcool sont les meilleurs amis des dépressifs et un ado qui fume de l’herbe a forcément des problèmes, les parents sont absents, ou encore mieux il s’agit d’une famille mono-parentale. C’est déjà pas mal, mais ce n’est pas tout. À toutes ces belles figures imposées qui font d’emblée basculer le film dans quelque chose d’assez inintéressant s’ajoute une vision bien trop sombre de la jeunesse. En effet dans des Filles en Noir tout est… noir justement. Aucun rayon de soleil, aucune chance de s’en sortir, on se demande bien quel message a voulu faire passer le réalisateur à travers tout ça.

Il n’y aurait donc aucune alternative heureuse au suicide? Ah si, la musique. Forcément elle adoucit les moeurs. Là encore tout est bien cliché à l’image de la grand-mère ou de la professeur de flûte moralisatrices, on s’attendait vraiment à un peu plus de finesse pour aborder ce sujet si intéressant et grave. Pourtant le film se retrouve parfois touché par une sorte de grâce. En filigrane il y a cette vision romantique du suicide comme une sorte d’absolu, au-delà de la connaissance terrestre. L’idée est belle, même si casse-gueule et pas toute neuve (se souvenir d’un certain Baudelaire), et plutôt bien traitée mais se voit là aussi handicapée par tous ces éléments indignes d’une vision intelligente de ce drame. Pour faire simple on est par exemple très loin du traitement apporté par Gus Van Sant sur Elephant, avec un sujet relativement proche finalement. Il y a quelque chose de gênant dans des Filles en Noir, ces jeunes filles qui refusent tellement le passage à l’âge adulte qu’elle préfère mettre fin à leurs jours, c’est troublant et assez désagréable au final. D’autant plus que le schéma repris ici est celui du duo avec leader en quête de suicide depuis longtemps et suiveuse bien trop faible pour prendre la moindre décision. Rien de nouveau, c’est bien là le problème. D’autant plus qu’une fois arrivée la conclusion on en sait toujours pas vraiment les raisons d’une telle noirceur dans le propos.

Pour livrer ce portrait d’anges déchus trop tôt en conflit permanent avec toute forme d’autorité ou toute institution « normale », Jean-Paul Civeyrac fait le choix de construire son film de façon très linéaire tout en essayant de produire un effet de suspense étrange. Vont-elles se suicider ou pas? Voilà tout l’enjeu du récit. Pour cela il cadre toujours ses actrices au plus près, forçant au passage l’émotion, et parsème son film de séquences oniriques à la limite du fantastique, comme pour souligner l’élévation de ces deux filles par rapport au commun des mortels. Là encore, tout cela est très ambigu. Toutefois visuellement il faut avouer que c’est très beau, il y a du cinéma là-dedans. Certaines scènes sont même carrément magnifiques, à l’image de celle du suicide justement, un grand moment de poésie morbide et enivrante. Mais l’autre point fort du film est son casting. Si les seconds rôles sont plutôt faiblards, surjoués ou maladroits, le couple principal impressionne souvent. Léa Tissier livre une prestation de qualité dans le rôle de la suiveuse, mais Elise Lhomeau est carrément impressionnante, une sorte de Kirsten Dunst française, pleine de charme cachant une détresse permanente, le genre de rôle d’écorchée qui donne plein d’espoir pour sa future carrière.

[box_light]Parfois touchant, parfois bouleversant, parfois enivrant, des Filles en Noir est un film paradoxal. Car à côté de séquences assez magiques et d’actrices très justes, il y a un trop plein de désespoir, une vision bien trop noire et bourrée de clichés de la jeunesse et un propos dépressif relativement désagréable sur la longueur. Jean-Paul Civeyrac livre un film maladroit, et qui à l’image d’un premier film semble rempli de promesses. Sauf que le bonhomme en a presque une dizaine derrière lui, et qu’on ne peut donc pas être aussi indulgent qu’avec un débutant.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Noémie et Priscilla, deux adolescentes de milieu modeste, nourrissent la même violence, la même révolte contre le monde. Elles inquiètent fortement leurs proches qui les sentent capables de tout...