Démineurs (Kathryn Bigelow, 2008)

de le 03/11/2009
 
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On peut dire qu’elle a manqué au cinéma l’ex-femme de James Cameron! 6 ans d’absence et si on élimine les très moyens K-19 et le Poids de l’eau il faut remonter à 1995 pour tomber sur son dernier grand film, Strange Days! Et son retour elle le fait en plus par la petite porte, Démineurs ayant souffert d’une sortie en catimini un peu partout, un mode de distribution incompréhensible quand on voit la puissance de ce petit bijou. Le jury de la Mostra de Venise ne s’y est pas trompé en lui attribuant tout un tas de prix amplement mérités, car il s’agit là d’un des films majeurs de cette année, sans l’ombre d’un doute! Le sujet est simple, a déjà été abordé avant mais aucun film ne s’était concentré exclusivement là-dessus, et il tient dans la tagline : « War is a Drug ». Et pour démontrer l’addiction à l’adrénaline que peut procurer la guerre, autant s’intéresser au métier le plus extrême, démineur! La démonstration faite par Kathryn Bigelow et Mark Boal, à qui on doit déjà le scénario de Dans la Vallée d’Elah, est tout simplement brillante.

Et comme à Bigelow son truc c’est l’efficacité à tout prix, elle nous sort une scène monstrueuse en ouverture de son film. Je crois pouvoir dire sans trop me tromper que cette scène est la plus tétanisante de l’année, de plus elle annonce parfaitement la couleur de ce qui va suivre. Car Démineurs c’est ça, un film dans lequel règne une tension extrême, normal avec des types qui jouent avec leur vie à chaque fois qu’ils enfilent leur costume rembourré qui ne sert pas toujours à grand chose… La mise en scène exclusivement avec la caméra à l’épaule y est également pour beaucoup comme vecteur de stress, d’autant plus qu’elle se place souvent en vus subjective! Donc quand le soldat s’approche de la bombe à désamorcer, on voit ce qu’il voit, on respire fort avec lui, on transpire avec lui… et en fait on est encore plus en stress que lui!

Sur bien des aspects Démineurs s’apparente à un exercice de style, on est très loin d’un blockbuster d’action, et c’est sans doute ce qui a refroidi les distributeurs… un peu comme la présence d’acteurs reconnus (Guy Pearce, Ralph Fiennes et David Morse) qui n’ont droit qu’à de brêves apparitions (et disparitions). On est vraiment loin du cinéma mainstream, c’est un film plutôt sensitif tout autant que cérébral, par la mise en scène et par le sujet abordé. Mais ce n’est pas pour ça que Bigelow sacrifie l’action! Au contraire elle nous livre quelques séquences assez hallucinantes comme cette première explosion qui est un pur modèle du genre! On a également droit à une scène de snipers parmi les plus réussies et les plus réalistes qu’on ait pu voir… bref on est venu voir de la guerre, on s’en prend plein la tête.

Mais c’est vrai qu’avant tout Démineurs s’intéresse à comment fonctionne cet étrange personnage qu’on appelle un soldat et à cette curieuse tendance à vite devenir inhumain… Et il faut qu’avouer que même si elle base son étude sur de gros stéréotypes et des images déjà vues, l’analyse tient la route sans problème. Entre celui qui a tellement peur de mourir qu’il ne sera jamais haut gradé, celui qui ne survit pas au traumatisme sans l’aide d’un psy et le gros taré qui ne craint pas la mort, on peut dire qu’on couvre une grande partie de la population militaire… et c’est ce dernier qui est au centre du récit. Il représente à lui tout seul l’idée même d’addiction à la guerre et au danger immédiat. Un sorte de coquille vide impulsive et sans cerveau, qui ne vibre que pour une seule chose, jouer avec sa vie.

Il s’agit là d’un personnage finalement hyper tragique derrière son image de ricain cool et prétentieux. Un personnage extrême comme les affectionne particulièrement Kathryn Bigelow (en particulier sur Strange Days et Point Break). En fait on saisit que ce mec là est prisonnier de sa condition d’accroc, et que le seul moyen pour lui d’en sortir sera de crever en faisant son boulot… c’est assez pathétique et bien amené pour peindre le portrait d’un junky qui comme tous les junkys ne porte d’intérêt que sur une seule chose, sa came, et plus elle est puissante plus il prend son pied. Et dans un final terriblement lourd de sens, la réalisatrice enfonce bien le clou, et à vrai dire on se demande si on avait déjà vu un portrait de soldat aussi borderline. La grosse révélation vient de Jeremy Renner qui incarne à la perfection ce William James qui est en fait l’image même du soldat parfait.

Donc derrière l’aspect déminage et conflit militaire, on a quand même une réflexion assez profonde. Des images hallucinantes et hallucinées, des acteurs au top, une mise en scène sur le vif tellement efficace qu’elle rend la tension palpable… Démineurs est une franche réussite. On pourra tout de même lui faire un gros reproche qui n’entache pas forcément ses qualités majeures, mais quand même… Je trouve que le conflit irakien est traité sous un regard gênant, avec d’un côté les gentils américains et de l’autre les méchants arabes… c’est quand même limite. Mais bon, pour son grand retour on lui pardonne bien volontiers à Kathryn car elle nous offre un film intelligent et sévèrement burné. De là à dire qu’elle en a une plus grosse paire que la plupart de ses collègues masculins il n’y a qu’un pas…

FICHE FILM
 
Synopsis

Bagdad. Le lieutenant James est à la tête de la meilleure unité de déminage de l'US Army. Leur mission : désamorcer des bombes dans des quartiers civils ou des théâtres de guerre, au péril de leur vie, alors que la situation locale est encore... explosive.