Dead or Alive I (Takashi Miike, 1999)

de le 27/11/1999
 
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« One, two… one, two, three, four! » telles sont les premières notes de Dead or Alive, le premier opus de la trilogie culte de ce grand malade de Takashi Miike. Oeuvre rythmique et totalement décalée, comme très souvent dans la carrière du japonais qui n’aime rien autant que de déstabiliser son audience et verser dans la provocation, jusque dans sa narration. À la fin des années 90 Dead or Alive scelle, la même année qu’Audition le caractère d’agitateur anticonformiste de son réalisateur si attachant. Il lui a été demandé de faire un film de yakuzas ce terminant en mode western en lui imposant des stars dans les premiers rôles, il fait un gros fuck aux studios en signant un film aussi insaisissable qu’irrévérencieux et échappant à toute logique, et qui s’est retrouvé instantanément culte. Ainsi Dead or Alive s’inscrit dans la lignée des oeuvres les plus inclassables de Takashi Miike, les plus vulgaires et trash également. C’est grâce à ce type de film qu’il s’est construit autour de lui tout autant de cercles de fans que de détracteurs, c’est avant tout la preuve qu’il n’est pas un artiste comme les autres, qu’il ne se plie à aucune règle (en particulier les intérêts commerciaux à respecter) et qu’il se fout royalement de tout. On adore ou on déteste, mais il s’agit là d’un cinéma sans limite, qui crache sur les codes de la mise en scène et de la logique scénaristique, qui se permet les excès les plus crades et malsains, du cinéma hautement subversif qui n’a pas peur d’user d’humour noir et de second degré délirant. Mais Dead or Alive c’est un concept aussi jouissif que terriblement déroutant, car entre l’introduction et la conclusion, de très grands moments de cinéma dingue, il ne se passe pas grand chose. C’est le style Miike, c’est génial.

La séquence d’introduction, annoncée par le compte des deux personnages principaux pris hors du récit et s’adressant au spectateur, constitue les cinq minutes les plus barges que Miike a réalisé jusque là. 5 minutes de rage et d’hystérie projetées à l’écran tel un long clip de musique punk. Avec un montage qui frôle avec l’image subliminale, Miike signe une des scènes d’exposition des plus brutales et efficaces qui soit. En effet, pas besoin d’en dire des tonnes, quelques images suffisamment percutantes suffisent pour imprimer le caractère des personnages qu’on va suivre ensuite pendant 1h30. Au cours de cette séquence, c’est déjà le royaume de la vulgarité et du choc. Un type se tape un rail de coke qui doit avoisiner les 5 mètres de long, une stripteaseuse se caresse en gros plan, un autre mec se fait tirer dans le bide et toutes les nouilles dont il s’est goinfré sont projetées sur la caméra, et pendant cela plusieurs séquences d’assassinats. Les cartes sont distribuées, on va assister à la lutte entre deux clans avec en parallèle l’enquête d’un flic qui veut faire tomber des mafieux.

Et passée cette séquence rock n’ roll et épileptique, changement brutal de rythme. La musique s’arrête, la caméra se pose un peu, le montage se fait plus fluide, et ce jusqu’au dernier acte. On suit gentiment l’enquête et les divers règlements de comptes et luttes de pouvoir mais concrètement il ne se passe pas grand chose. Sauf qu’au milieu de tout ça Miike se fait plaisir en assaisonnant le tout d’éléments bien déviants qui nous rappellent que c’est bien lui le réalisateur du crasseux Visitor Q. Ainsi au détour des pérégrinations de Jojima et Ryu on croise un trio zoophile avec un chien qui n’arrive pas à bander alors que la femme attend sagement à quatre pattes, un pauvre type un peu simplet qui saigne du nez quand une fille l’allume en soulevant sa jupe ou mieux, une pauvre fille qui meurt noyée dans un bain qui n’est autre que le résultat d’une série de lavements (un bac rempli d’eau et d’excréments donc). Takashi Miike n’y va pas avec le dos de la cuiller dans le trash et la déviance et provoque irrémédiablement un rire nerveux bien utile pour contenir le malaise induit par  des images aussi dégueulasses.

Et s’il est clair que ces éléments relativement trashs forcent l’originalité du propos, il faut avouer que la trame générale est des plus classiques. On pourrait presque aller jusqu’à dire qu’elle n’est qu’un prétexte, une sorte de fil d’ariane pour en arriver jusqu’au dernier acte du film. Toutefois il convient de relativiser la chose car Miike en profite tout de même pour développer quelques thématiques qui lui sont chères et en particulier celle de la famille qu’il prend un malin plaisir à faire voler en éclat pour exposer le ridicule de certaines situations dans la société japonaise ultra rigide ou encore le statut des immigrés chinois au Japon. Mais ce n’est pas tant pour cela qu’on aime Dead or Alive. Si on peut vénérer ce film c’est pour sa dernière partie tout simplement hallucinante. Mais vraiment! Ça commence par un gunfight qui réunit une bonne trentaine de personnes dans un restaurant et qui finit dans un véritable bain de sang, mais ce n’est que le hors d’oeuvre déjà virtuose et digne des maitres du polar HK. Le clou du spectacle, c’est le final qui commence comme un duel de western pour se terminer dans un festival de n’importe quoi sans la moindre limite de bon goût. Membres arrachés, super pouvoirs et armes de destruction massive apparaissant comme par magie, c’est une conclusion dantesque et qui sonne comme un ultime majeur tendu par Takashi Miike à ses producteurs, ainsi qu’au public pour qui la surprise est totale. Miike brise tous les codes et qu’on accroche ou pas à son cinéma, force est de constater qu’il en a une sacrée paire dans le slip.

Surtout que le réalisateur se permet tout de même de mettre la chose en scène avec une certaine classe. En bon cinéaste enragé il confère à son film une bonne dose d’énergie qui se traduit à l’image par une caméra agressive mais il n’en oublie pas de soigner ses cadres et sa lumière pour accoucher d’une véritable oeuvre de cinéma, à la fois belle et répugnante. On est ravi de retrouver un casting des plus prestigieux avec Riki Takeuchi et Shô Aikawa dans les rôles titres – qui sont depuis devenus des habitués – et qui s’en donnent à coeur joie dans l’outrance permanente qui colle à merveille à la folie générale. C’est également un plaisir d’y croiser Susumu Terajima, l’éternel acolyte de Takeshi Kitano qui hérite d’un rôle émouvant.

[box_light]En tant qu’oeuvre majeure de Takashi Miike, au milieu d’une multitude films, Dead or Alive s’impose comme une expérience complètement folle. Les détracteurs du réalisateur y retrouveront son goût pour la provocation et pour une gestion du rythme peu habituelle, les autres y verront tous les ingrédients qui font la force de son cinéma. De la violence, du trash, de l’humour noir, et une bonne dose de gros n’importe quoi qui constituent la signature d’un artiste hors du commun, capable du meilleur comme du pire, mais qui trouve là un équilibre instable des plus séduisants. D’autant plus qu’il signe tout de même une scène finale parmi les plus démentes qu’on ait pu voir.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Jojima est un policier qui s'est fixé comme but de mettre fin aux activités du truand Ryuichi. Mais quand il voit que le seul moyen de sauver sa fille, atteinte d'une maladie mortelle, est de réclamer l'aide d'un caïd yakuza afin de payer l'opération, Jojima n'hésite pas et pactise avec l'ennemi. De son côté, Ryuichi a également des problèmes familiaux : son petit frère, de retour des Etats-Unis où il était parti étudier, réalise soudainement que l'argent qui a financé sa formation provient d'actions criminelles. La tension et la rage vont aller crescendo...