De rouille et d’os (Jacques Audiard, 2012)

de le 17/05/2012
 
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Comment faire mieux qu’Un Prophète ? C’était la question qu’on pouvait se poser avant de voir le dernier effort de Jacques Audiard, qui était passé si près de la palme d’or partie dans les mains de Michael Haneke. En adaptant le recueil de nouvelles Rust and Bone de Craig Davidson, non seulement il se permet de faire mieux, mais il signe tout simplement son meilleur film à ce jour. Oublié l’univers carcéral et la réinterprétation du film de gangster avec un regard qui n’appartient qu’à lui, et place au mélodrame dans son sens le plus noble. De rouille et d’os vaut mille fois mieux que ça déjà très belle bande annonce, car Jacques Audiard déjoue une nouvelle fois toutes les attentes en proposant un film d’une maîtrise formelle et narrative qui emporte tout sur son passage. Riche, complexe, bourré de pistes de réflexions, De rouille et d’os construit un univers animal pour mieux y insuffler le souffle de vie humain. De ces êtres broyés, littéralement détruits dans leur chair, il puise quelque chose de sublime, un idéal de mélodrame qui ne sombre ni dans le racolage, ni dans la facilité. Un chef d’œuvre qui installe un peu plus Jacques Audiard sur le trône du cinéma français.

En se concentrant sur deux des nouvelles qu’il fait s’entrechoquer, Jacques Audiard bâtit son film sur le schéma d’une romance. Mais pas n’importe laquelle, celle de deux êtres qui ne devaient pas se rencontrer, entre elle, passionnée s’échappant d’une vie qui ne lui appartient guère en dressant des orques, et lui, masse musculaire et boule de rage qui s’exprime par une violence permanente et une absence totale de tact. La romance est belle car mue par une mécanique complètement naturelle, mais si elle semble au cœur du film elle n’est qu’un catalyseur, comme l’ensemble des éléments secondaires. Ce qui intéresse le réalisateur, ce sont ses personnages, ce sur quoi il va construire son épopée monstrueuse. Et il évite bien des écueils. Il évite la foire aux monstres, il évite le propos larmoyant pour rien, il évite la brutalité gratuite et toute forme de facilité. De rouille et d’os est, comme son titre l’indique à moitié, un film intensément organique. Audiard aime filmer les corps, meurtris par la vie, il trouve dans ceux-là, meurtris tout court, un terrain d’exploration nouveau pour lui. De rouille et d’os représente une sorte d’aboutissement chez le réalisateur, dans lequel il renoue avec tous les thèmes de ses films précédents, ce qui transcende le drame en une œuvre protéiforme assez inattendue et affrontant d’innombrables pistes de réflexions sur la condition de l’homme. On y trouve ainsi le portrait tranchant d’un père et de son fils, la volonté et la lutte pour l’ascension sociale, le chemin de croix et la rédemption d’un bad boy par LA femme, dans ce qu’elle a de plus symbolique et de plus salvateur. Pour aborder autant de thématiques, qui remplissaient à chaque fois un film complet, il use d’une science absolument géniale de la narration. Il multiplie les scènes choc, transcende le moindre trauma pour en faire un réceptacle à une renaissance, et il pousse ses personnages dans leurs derniers retranchements mais sans jamais montrer la moindre cruauté envers, en restant simplement à distance pour les laisser se construire. Animal et viscéral, porté par des visions incroyablement puissantes (Marion Cotillard devant la vitre avec l’orque, une des plus belles scènes de tout le film), ce septième film du trop rare Audiard capte le réalisme sans tomber dans ses travers. Concrètement, il sait rendre beau l’ordinaire, et donc sublime l’extraordinaire. De rouille et d’os est un monument de cinéma sensitif, cérébral et physique, une sorte d’idéal de cinéma dont aucun autre cinéaste en France ne serait capable. Simplement car Audiard est capable d’une véritable démonstration technique qui s’efface presque derrière la puissance de son récit, qui passe grandement par l’image et le cadre. C’est tout simplement bluffant car après presque 20 ans de carrière ce surdoué est toujours capable de surprises aussi énormes.

Par sa mise en scène organique, sa caméra sans cesse à la limite de toucher les corps, qui isole les êtres et les détails en leur donnant toujours du sens, en gros plan, en longue focale, ou dans sa façon si spécifique d’utiliser les fondus au noir « maison », De rouille et d’os est cette pépite de grand cinéma attendue, portée par une grâce permanente. Le plus beau, c’est quand il adopte un sens du mélodrame hérité du cinéma américain, dans sa grandiloquence, pour l’adapter à un film finalement très français (ou francophone). Chaque ponctuation dramatique, chaque enjeu dramatique, tout est balancé avec une puissance incroyable. De l’accident, traité à la fois de façon stricte, sobre, et stylisé, à cette séquence monstrueuse sur le lac gelé, l’impact émotionnel développé atteint des sommets sans paraitre forcé. Et y compris dans le grand final, dans cette ultime réplique énoncée par Ali et qui finit de déchirer le cœur. Audiard sait raconter des belles histoires, belles car elles font mal, car elles contiennent les fondations de l’humanité et toute sa complexité. De cette quête pour la rédemption, passant par la tragédie dans ce qu’elle a de plus destructrice, il crée une forme cinématographique ultime qui peut déranger par sa sophistication, par sa grandeur, par sa perfection. Mais ce sont précisément ces raisons, couplées à deux interprètes sidérants, Marion Cotillard en tête, vraiment exceptionnelle dans ce rôle, et Matthias Schoenaerts dans une composition proche de Bullhead, à un montage impressionnant d’intelligence, à une photographie encore une fois belle à en pleurer, et encore tant d’autres, qui font de De rouille et d’os un film majeur. Le meilleur de son réalisateur, et donc le meilleur film français depuis des lustres. Tout simplement immanquable, un des très grands films de ces dernières années, et une prouesse à tous les niveaux, notamment dans la perfection de ses effets visuels.

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FICHE FILM
 
Synopsis

Ça commence dans le Nord. Ali se retrouve avec Sam, 5 ans, sur les bras. C’est son fils, il le connaît à peine. Sans domicile, sans argent et sans amis, Ali trouve refuge chez sa sœur à Antibes. Là-bas, c’est tout de suite mieux, elle les héberge dans le garage de son pavillon, elle s’occupe du petit et il fait beau. A la suite d’une bagarre dans une boîte de nuit, son destin croise celui de Stéphanie. Il la ramène chez elle et lui laisse son téléphone. Il est pauvre ; elle est belle et pleine d’assurance. C’est une princesse. Tout les oppose. Stéphanie est dresseuse d’orques au Marineland. Il faudra que le spectacle tourne au drame pour qu’un coup de téléphone dans la nuit les réunisse à nouveau. Quand Ali la retrouve, la princesse est tassée dans un fauteuil roulant : elle a perdu ses jambes et pas mal d’illusions. Il va l’aider simplement, sans compassion, sans pitié. Elle va revivre.