Dans la maison (François Ozon, 2012)

de le 07/10/2012
 
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Après des débuts tonitruants, la carrière de François Ozon n’a cessé de fluctuer entre la lourdeur de films à thèses et une forme de légèreté salvatrice mais mineure sans jamais retrouver la même puissance évocatrice qu’un Sitcom par exemple. Avec Dans la maison, le réalisateur opère un retour fracassant au plus haut niveau dans une entreprise qui n’est pas sans rappeler le travail de Brian De Palma : convoquer Alfred Hitchcock pour illustrer la perversion humaine. Et c’est assez brillant.

Des années à se chercher, c’est ce qui caractérise l’œuvre récente de François Ozon, lui qui à la fin des années 90, après un nombre conséquent de courts métrages remarquables, composait à travers Sitcom et Gouttes d’eau sur pierres brûlantes les fondations d’un cinéma complètement en marge du fameux « cinéma d’auteur ». Loin de toute forme de réalisme, ludique et pervers, le cinéma d’Ozon partait sur des bases impressionnantes avant de s’évaporer peu à peu, mais retrouvant le temps d’un Sous le sable ou d’un Swimming Pool ce trouble qui en faisait toute la singularité. Après la farce Potiche, fort réussie par ailleurs bien que très légère, on ne savait pas vraiment la voie qu’allait emprunter François Ozon. Une nouvelle pitrerie vieillotte ? Un nouveau film en costumes ? Une nouvelle leçon de morale lourdingue ? Non, François Ozon tente une approche purement visuelle d’un cinéma très littéraire. Fascinant d’un bout à l’autre, notamment par son ambition formelle qui détonne franchement dans le paysage cinématographique français, transformant les lignes verbeuses d’une adaptation de pièce de théâtre en une démonstration de cinéma à la fois théorique et très ludique, Dans la maison établit une relation d’une perversité extrême entre ses personnages mais également au-delà de l’écran, à travers l’implication astucieuse du spectateur. Et François Ozon de signer ce qui pourrait bien être son tout meilleur film.

Tout commence par une lecture, au milieu de devoirs médiocres, d’une rédaction pas comme les autres. Fabrice Luchini, exceptionnel lorsqu’il est cadré par un directeur d’acteurs, se glisse sans qu’on y prête une véritable attention dans la peau de ce professeur/narrateur, point d’ancrage nécessaire de ce film labyrinthe assez inattendu. Hitchcockien, Dans la maison l’est autant par ses références ouvertement citées, à l’image du très démonstratif mais formidable plan de fin dans lequel une façade d’immeuble compose tout à coup une mosaïque de récits possibles devant les yeux ébahis du maître et de l’élève, mais également dans son traitement. Visiblement très heureux de faire ce film, François Ozon joue avec ses personnages et avec la mise en en scène afin de développer une étrange relation avec le spectateur qui va rapidement quitter sa position confortable pour être propulsé à la fois dans le rôle de voyeur, de témoin de la vérité, mais également de marionnette placée dans ce labyrinthe de réalités. Ce que Claude écrit dans ses rédactions toujours plus étranges est une retranscription d’évènements réellement vécus ? Ou est-ce au contraire un jeu déstabilisant cherchant à provoquer son professeur ? Dans la maison mêle un nombre incalculable de strates visant à briser la perception du spectateur pour remettre en doute ses certitudes. Ce jeu de dupes, d’une gentille perversité signe que le réalisateur tient là un sujet qu’il maitrise à la perfection, va savamment troubler la réalité autant par la narration de plus en plus labyrinthique, transformant le récit en une plongée infernale à l’issue nécessairement noire, que par une mise en scène à la fois élégante, par ses mouvements et la rigueur de ses cadres, et imparable dans sa manipulation. François Ozon manie en permanence le motif du double (les « Rapha » père et fils, Germain Germain, les jumelles propriétaires de la galerie d’art, la projection de Germain sur Claude et de Claude sur Germain…) toujours pour provoquer une sorte de malaise chez le spectateur qui va se retrouver tiraillé entre le thriller sexué et malsain, et une forme de comédie acide toujours efficace.

Très précise, la mise en scène de François Ozon répond à ce motif par l’inclusion de miroirs dans le cadre, créant ainsi une forme de vertige à base de réalités, fictions, récits et fantasmes, qui contribue pour beaucoup à cette douce perversité qui émane du film. Dans la maison use d’outils qui n’ont rien de révolutionnaire (l’ombre d’Hitchcock ne quitte jamais le film) mais offre un tel degré de sophistication dans la mise en images, à des années-lumière de la paresse télévisuelle dans laquelle se vautre généralement le cinéma français, qu’il ne peut qu’impressionner. Dans la maison joue avec les genres, passant de la séduction en mode roman-photo à du pur thriller bien sombre, manipule et isole ses personnages dans un dédale d’intrigues qui ne font que leur renvoyer leur médiocrité ou leurs angoisses au visage, brouille les jeux de séduction et de pouvoir pour transformer ce qui s’annonçait comme une vulgaire adaptation de pièce de théâtre (avec le texte qui va avec) en une expérience extrêmement ludique et jamais pesante, malgré une certaine tendance à la démonstration de force parfois. En résulte un film qui non seulement tranche avec le tout venant de la production hexagonale mais qui surtout propulse sur le devant de la scène un metteur en scène génial qui s’était un peu perdu en cours de route. Dans la maison marque le retour fracassant de François Ozon, son meilleur film depuis plus de dix ans et la preuve qu’il est possible de concilier un récit très dialogué, des acteurs jouant avec leur outrance toute théâtrale mais parfaitement justifiée (Fabrice Luchini n’est jamais agaçant, preuve qu’il est à sa place), et une mise en scène extrêmement élaborée au service de la narration. Une vraie réussite.

FICHE FILM
 
Synopsis

Un garçon de 16 ans s’immisce dans la maison d’un élève de sa classe, et en fait le récit dans ses rédactions à son professeur de français.
Ce dernier, face à cet élève doué et différent, reprend goût à l’enseignement, mais cette intrusion va déclencher une série d’événements incontrôlables.