Créatures célestes (Peter Jackson, 1994)

de le 12/11/2009
 
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Entre les débuts tonitruants, drôles à en pleurer et gores à en vomir Bad Taste puis Braindead, et l’adaptation la plus grandiose et mégalo de l’histoire avec la trilogie du Seigneur des Anneaux, le hobbit néo-zélandais s’est essayé à d’autres genres avec 3 films qui restent ses moins cités quand on vient à parler de lui. Et parmi ces trois il y a Créatures Célestes… N’y allons pas par quatre chemins, son chef d’œuvre n’est pas le Retour du Roi, c’est celui-là! Et pour cela il adapte avec son épouse (et scénariste de presque tous ses films) Fran Walsh un fait divers atroce survenu dans les années 50 en Nouvelle-Zélande, le meurtre d’Honora Parker Rieper par sa fille Pauline Parker et son amie Juliet Hulme. Une histoire cruelle qui prend des allures de conte de fées pour sombrer dans le cauchemar… un film magnifique, émouvant, puissant, et la découverte de deux actrices exceptionnelles… S’il n’y avait qu’un seul film à garder de la filmographie de Peter Jackson, sans hésitation ce serait Créatures Célestes.

Intelligemment il va utiliser ce fait divers plutôt glauque pour nous raconter une fable, mais une fable pas comme les autres, avec un arrière-goût de névrose. C’est très habile de commencer le film par la scène qui suit le drame à venir, ainsi aussi belle que soit l’histoire il plane toujours au dessus cette conclusion aussi épouvantable d’inéluctable… En fait pour Jackson il s’agit clairement d’un film de rupture pour prouver qu’il peut être très polyvalent (et accessoirement pour lui ouvrir les portes d’un grand projet), tout au long de son film il va donc nous montrer une sensibilité qu’il était impossible d’imaginer jusque là. Surprise totale de le voir aux commandes de cet objet filmique assez étrange et baigné dans une certaine forme de poésie morbide, sans cesse à la lisière du fantastique et du film de mœurs.

Avant tout il s’agit du portrait de deux jeunes adolescentes pas comme les autres, et chez qui cette véritable révolution que constitue l’étape entre l’enfance et l’âge adulte sera vécue d’une façon extrême. A priori elles n’avaient rien pour se plaire ses deux-là. Pauline est mal dans sa peau, pas très jolie, enfermée dans des idées noires, issue d’une famille modeste et qui ne connaît pas le mot « sourire ». Juliet apparaît comme un rayon de soleil, cultivée, extravertie, très belle et venant d’une famille aisée. Pourtant elles vont se trouver à travers l’art, le dessin puis la musique, la littérature et le cinéma (superbe hommage au Troisième Homme au passage)… de là va naître une superbe histoire d’amitié, aussi sincère et forte que destructrice et qui va évoluer vers l’interdit (on est dans les années 50).

En fait ces deux jeunes filles souffrent du même mal mais ne le vivent pas de la même façon, l’une le cache sous un masque maussade, l’autre tente de l’enfouir sous une joie de vivre apparente… Par leur biais Peter Jackson va ausculter les méandres de l’esprit souvent torturé de l’adolescence à travers une amitié bizarre, une histoire d’amour et la découverte de la sexualité. Pourtant il ne tombe jamais ni dans le cliché, ni dans le propos moralisateur et encore moins dans le discours malsain. Pour cela il utilise le vecteur du fantastique et de l’onirisme, qui trouve sa place grâce à l’imaginaire des deux ados. En effet pour s’évader, et pour se couper un peu plus du monde réel qui ne les comprend pas et ne les intéresse plus, elle vont se créer leur monde à elles où elles vont se confondre avec leurs alter-égos romanesques.

A la clef, de nombreuses séquences au cours desquelles le réel et l’imaginaire vont se catapulter dans un maelström d’images magnifiques. Les deux jeunes filles vont de plus en plus s’enfouir dans ce monde peuplé de personnages en pâte à modeler, de châteaux, de princes et princesses, où l’amour idéal est roi et tout le monde veut le bien… sauf que ces images oniriques ne symbolisent qu’une seule chose : la folie de plus en plus grande dans laquelle elles sont en train de tomber, c’est pour cela qu’on reste à la fois émerveillé par tout ça et qu’on se sent extrêmement mal à l’aise… Pire encore, leur homosexualité (considéré à l’époque comme un trouble mental…) ouvertement dévoilée va leur faire perdre leurs derniers points de repères dans le réel, à savoir leurs familles. Dès lors le drame devient inéluctable, et comme dans leur monde imaginaire le mal est éliminé par le meurtre…

Créatures Célestes nous montre à quel point une amitié fusionnelle peut devenir dangereuse pour des êtres instables. Car c’est bien cette amitié qui les fait sombrer toutes deux dans la démence, une relation tellement forte qu’elle en devient destructrice pour tous ceux qui l’entourent. A partir du moment où les deux filles se considèrent comme des œuvres d’art, des créatures inaccessibles pour le commun des mortels, il est déjà trop tard.

Peter Jackson emballe son film avec une maîtrise désarmante, chaque mouvement de caméra aérien, chaque plan, tout y est parfait (d’ailleurs on y voit un mouvement en haut d’une colline qui sera repris plusieurs fois dans la trilogie!), tout comme le montage qui est un modèle. Et en guise de dessert de ce pur moment de grand cinéma, il nous sort un climax attendu mais à la construction absolument géniale… Aucun doute, Créatures Célestes est une œuvre majeure d’un très grand réalisateur, un film immense porté par deux actrices alors débutantes (Kate Winslet et Melanie Lynskey) mais déjà en état de grâce… chef d’œuvre!

FICHE FILM
 
Synopsis

L'amitié irrépressible et passionnée de deux jeunes filles, que rien ne pourra altérer. Pas même leur entourage, inquiet de leur relation qui les coupe du monde...