Crazy Horse (Frederick Wiseman, 2011)

de le 19/10/2011
 
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Poser son regard sur le monde comme sur un spectacle permanent, examiner l’activité humaine avec une caméra à moins de trois mètres de son sujet, comprendre pourquoi et comment les gens agissent, mettre en scène au montage, voilà ce qui intéresse Frederick Wiseman, maître du documentaire au cinéma.

Sa nouvelle cible ? Un lieu de spectacle qui se donne pour sujet « Comment créer le fantasme de la femme pour le public », le Crazy Horse. Cette institution supposée être « le plus haut lieu de l’élégance et du nu chic en France » selon la volonté de son créateur, sera scannée par le documentariste américain avec humour et sensibilité. Le film se déroule à nouveau à Paris, formant un diptyque avec Danse, l’Opéra de Paris sorti en 2009. La caméra va explorer ce lieu confiné, secret et mystérieux et la méthode de Wiseman s’affine de film en film : immersion totale dans le lieu, jamais de voix-off, le film se déroule comme un récit romanesque alternant de longues périodes de description (les numéros de danse ici) avec des dialogues entre les principaux « personnages », et amenant le spectateur à marcher à tâtons dans la compréhension du lieu étudié.

La bande-annonce avait mis en avant la chanson des filles du Crazy (dont on ne voit l’enregistrement qu’assez tard dans le film), une chanson chorale pêchue et simpliste, comme une chansonnette de la Star Academy. C’est ce ton dynamique, drôle et décalé qui sera adopté dans le film. Wiseman propose une poésie du confinement. Déroulant le fil d’Ariane de son oeuvre, l’étude des professions (et des inconscients collectifs) il propose d’admirer ces filles, artistes au statut hors norme, qui viennent souvent du Conservatoire, et qui, après le spectacle (portant le nom de Désir) sont raccompagnées chez elles en taxi privé. La position du spectacle est ambiguë : technique et millimétré, il pourrait n’être qu’artistique, mais le show est destiné au business de la nuit.

Les numéros filmés pendant les représentations relèvent tous du fantasme. Magnifiques, esthétiques et parfois limites, ils sont le produit de la bataille entre le désir du chorégraphe Philippe Découflé de réussir un spectacle artistiquement neuf, celui des danseuses de protéger leur libre-arbitre et de rester professionnelles, et les commentaires annexes d’un directeur artistique encombrant et caricatural (Ali Mahdavi). Entre deux coulisses, loges, essais, ou réunions, le spectateur a le temps de répondre aux questions qu’il se pose peut-être, de s’attarder sur les motivations des uns et des autres, ou sur les images qui créent l’illusion.

Humblement ambitieux, Wiseman nous demande malicieusement : qu’est ce que le désir, la sensualité ou l’érotisme ? Est-ce que les gens pensent qu’il est difficile de danser nu ? Quelle est la différence entre la beauté naturelle et l’artifice ? Quand Ali Mahdavi dit qu’ « après 25 ans, la femme est responsable de sa beauté », qu’est-ce que cela sous-entend ? Le réalisateur n’aide pas le spectateur, ne lui offrant notamment aucune indication textuelle. Désorientés, nous sommes bien obligés de scruter l’image à la recherche d’indices. On pourrait imaginer que le réalisateur tente une approche sociologique, on aurait vraiment tort. Il dit lui-même préférer jouer avec la complexité et l’ambiguïté de son sujet : « Pour moi la sociologie, c’est toujours didactique. Je préfère la non-explication de Becket, ça c’est plus intéressant. ».

Amoureux de poésie et d’abstraction, Wiseman a le projet de mettre en scène à Paris une pièce sur la vie d’Emily Dickinson, poète américaine qui a vécu recluse dans sa maison et qui « a tout compris ». Voilà sans doute où il veut en venir.

FICHE FILM
 
Synopsis

Entrez dans les coulisses du temple mondial de la sensualité, le Crazy Horse... Pour son 39e film, Frederick Wiseman lève le rideau d’une troisième institution française après la Comédie Française et le Ballet de l’Opéra de Paris. Au cœur du plus avant-gardiste des cabarets parisiens, la caméra du documentariste américain suit le metteur en scène Philippe Decouflé et Ali Mahdavi, directeur artistique, qui réinventent les numéros de la célèbre revue de danseuses nues. Découvrez la vie du Crazy, des répétitions aux représentations publiques...