Crazy Heart (Scott Cooper, 2009)

de le 04/02/2010
 
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En homme de goût, le réalisateur choisit d’ouvrir son film sur Jeff Bridges devant l’entrée d’un bowling, clin d’œil ou pas à ce qui restera comme le seul véritable premier rôle d’un acteur extraordinaire et longtemps sous-exploité, rangé dans le grand tiroir des seconds rôles toujours exceptionnels mais auxquels il est difficile d’accorder une tête d’affiche. En cela, et un peu à la manière de the Wrestler l’an dernier, toutes proportions gardées, Crazy Heart ressemble à toute une cohorte de petits films dramatiques calibrés pour collecter des récompenses. Une idée vérifiée à la remise des Golden Globes et qui se confirmera sans doute aux Oscars en mars. Que ça soit bien clair, Jeff Bridges mérite toutes les récompenses du monde pour sa composition dans ce film, il est exceptionnel! Mais plus que la consécration d’un acteur qui la méritait depuis des années déjà, Crazy Heart est juste un très grand film, qui navigue à vue dans les courants dangereux du classicisme pour les transcender à l’aide d’un scénario d’une belle finesse. C’est assez fou car on a l’impression d’avoir vu cent fois cette histoire de rédemption d’un type qui touche le fond, mais en même temps on n’y a rarement autant cru! Comme quoi il est toujours possible, avec un minimum de talent, de réussir à transformer un sujet au premier abord assez bateau en franche réussite. Car si en apparence, et étant donné le sujet, tout est très classique jusque dans la mise en scène, Scott Cooper se permet tout de même dans la première partie de véritables audaces, discrètes mais efficaces!

Faux classicisme car dans cette partie on nous montre un vieux chanteur de country un peu has-been mais qui bizarrement n’en a pas du tout conscience. D’habitude dans ce genre de mélo le personnage pose sur sa vie un regard désabusé et triste, comme s’il avait tout raté, mais pas ici. Pour Bad Blake, sillonner les routes dans son break en fin de vie de bar en salle de bowling, jouer dans des salles ridiculement petites, culbuter des vieilles filles groupies éternelles, passer son temps libre à vider des bouteilles de bourbon et quitter ses concerts en plein milieu pour aller vomir dans une poubelle (et accessoirement sur sa chemise), ne sont pas les signes d’un quelconque échec. C’est sa vie et il la vit plutôt bien, sans se morfondre sur son sort, au pire sent-on une pointe d’amertume vis-à-vis d’un certain Tommy dont il était le mentor. Cette partie fait la part-belle à la musique, élément au cœur du film indissociable de cette histoire. Car la country c’est l’Amérique, et si en Europe le style n’a jamais vraiment passionné il en est tout autrement chez l’oncle Sam.

Au milieu de ce véritable drame à taille humaine, Scott Cooper livre un portrait sans fard de la musique country actuelle en opposant la légende, le maître (Bad Blake) et l’élève au succès démentiel (Tommy Sweet). Il résume la situation dans une scène aussi drôle que déprimante, quand un fan vient demander un autographe à Tommy qui ensuite le renvoie vers Bad, mais le fan n’a pas la moindre idée de qui est cette légende. Aujourd’hui de jeunes loups remplissent des stades entiers mais le public qui se dit amateur de cette musique ne connait pas Johnny Cash. Sacré paradoxe. Cet aspect ajoute un sous-texte au film qui devient presque symbolique d’une génération arrivant en fin de parcours, et c’est poignant comme témoignage. Mais le sujet principal c’est bien Bad Blake, et même si toute une galerie de personnages gravite autour, il s’agit avant tout d’un portrait.

Portrait d’une finesse remarquable d’ailleurs, qui devient iconique lors des séquences chantées. On tient la preuve qu’il n’y a pas que Scorsese qui soit capable de filmer des concerts, Scott Cooper baladant sa caméra entre les musiciens pour nous faire vibrer aux sons de cette musique fondamentale. Très franchement on avait rarement vu des scènes de concert aussi bien mises en scènes, que ce soient celles dans les petites salles ou celles plus impressionnantes dans les stades, la caméra est en mouvement permanent allant au plus proche des acteurs. C’est vraiment réussi. On sent que c’est sur scène que Bad Blake se sent vivant, à l’image de tous les véritables artistes de la chanson. Mais ces scènes ne sont que d’habiles bouffées d’air au sein d’un portrait finalement assez noir d’un homme en pleine déchéance. Car le personnage aussi légendaire soit-il qu’incarne Jeff Bridges est un type qui n’a jamais réussi à maintenir une relation, qu’on devine rapidement père démissionnaire, c’est un alcoolique à tendance misanthrope… on est bien loin de la cool attitude du Dude, même si l’apparence y est.

Et si le film, dans sa seconde partie, tombe parfois dans les lieux communs pas très réjouissants (au moins deux évènements ressemblent à des passages obligés du genre pour appuyer le pathos), il n’en reste pas moins un portrait d’une puissance émotionnelle rare accompagné d’une bande originale juste magnifique. Les seconds rôles savoureux (Robert Duvall, Maggie Gyllenhaal et un Colin Farrell une fois de plus impeccable) viennent étoffer un peu plus la performance incroyable de Jeff Bridges. Il est tout simplement immense et donne tout son sens à l’expression « le rôle d’une vie », enfin la consécration pour cet acteur aussi attachant que talentueux c’est un moment très émouvant. S’il n’évite pas quelques rares écueils dans sa construction, Crazy Heart est un portrait tout simplement bouleversant d’un homme sur le chemin de la rédemption dans une Amérique qui a évolué trop vite pour lui, et c’est magnifique.

FICHE FILM
 
Synopsis

A 57 ans, Bad Blake, chanteur de country, vit toujours sur la route, jouant des vieux hits dans des bars de troisième zone et des salles de bowling. Ce qui lui reste de célébrité disparaît peu à peu. Le mieux qu'il puisse espérer aujourd'hui, c'est de faire la première partie de Tommy Sweet, qui fut son jeune protégé et à qui il a tout appris. De petit concert en petit concert, la route de Bad suit son cours, jusqu'au soir où il fait la rencontre de Jean, journaliste locale. Bad s'attache plus que d'habitude. Même s'il ne fait aucune promesse, et que Jean, mère divorcée, sait qu'elle n'a rien à attendre de lui, ils reviennent sans cesse dans les bras l'un de l'autre. Mais Bad, à peine capable de garder la tête hors de l'eau, est-il capable de s'occuper de qui que ce soit d'autre que lui ?