Crash (David Cronenberg, 1996)

de le 11/07/2009
 
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Vilain petit canard dans la filmographie du réalisateur canadien, Crash avait en son temps choqué la Croisette, récoltant tout de même un prix spécial du jury grâce à, en partie, Francis Ford Coppola. Souvent mal aimé, y compris des fans de la première heure du réalisateur (qui n’ont sans doute rien compris à son oeuvre en voyant dans ce film un étrange objet prétentieux), ce film tient pourtant une place essentielle, une oeuvre charnière qui marque un tournant très important… et jamais l’expression « film de la maturité » n’aura pris autant de sens! En effet, toutes les nombreuses thématique de Cronenberg, ses obsessions, étaient jusque là étalées à l’écran sous forme de métaphores par l’utilisation du fantastique et du gore. En adaptant le livre d’anticipation culte de James Graham Ballard, il trouve le matériau de base idéal pour affronter frontalement ses obsessions, les ancrer dans un réalisme cru et signer ce qui est, avec Vidéodrome, son plus grand film. Mais le rythme langoureux et les tendances cyberpunk érotiques en font un film paradoxalement beaucoup plus difficile d’accès…

La mise en place se fait rapidement: un couple à la dérive, à la limite de la séparation… chacun couche à droite ou à gauche avec n’importe qui, à la recherche d’un frisson de plaisir, un plaisir qu’on nous montre presque animal. Un terrible accident de voiture va pourtant tout changer. L’excitation crée par des cicatrices ou par le mélange de chair et d’acier apporte quelque chose de nouveau dans la vie du couple, la rencontre avec une sorte de secte vénérant les accidents de la route et leurs conséquences également… Tout est résumé ici, Cronenberg va s’évertuer à nous montrer un spectacle à la fois malsain car très morbide et destructeur mais aussi terriblement érotique, et pas seulement par le biais des nombreuses scènes de sexe…

En abandonnant toute forme d’univers fantastique, Cronenberg dérange car le second degré est abandonné. Pourtant si sur la forme il y a bien un changement radical de style, qui se traduit par une mise en scène très froide qui se pose en contrepoids d’un propos brûlant, sur le fond on retrouve cette analyse sur le rapport de l’être humain à son corps et sur la mutation de ce dernier. Ici on est face à une mutation qui s’apparente à celle de Tetsuo, un mélange chair/machine qui trouve son apogée lors des accidents, quand le métal entre dans le corps. En fait on se rend compte qu’il n’a pas abandonné ses métaphores et que ces moments de violence sanglante sont des représentations d’actes sexuels extrêmes.

Mais le traitement est plus subtil que dans le film de Tsukamoto, les « mutations » qu’on y voit sont des représentations de notre esprit car elles n’apparaissent pas à l’écran… on ne nous montre que des blessures. Mais à ce fétichisme pour les accidents qui découle de l’évolution technologique, sujet de fond du roman, Cronenberg ajoute sa propre perception d’une société qui court peu à peu à la déshumanisation, principe effrayant mais réaliste, qui modifie considérablement la vision que nous avons de notre corps qui devient peu à peu un simple objet… au même titre qu’une automobile par exemple! On ne s’étonnera pas alors de la façon dont sont traités les scènes de sexe dans le film, sans humanité, sans sentiment, simplement montrés comme des instants de pure jouissance et sans différencier des rapports hétérosexuels ou homosexuels.

Aucune morale, Cronenberg pervertit les principaux fantasmes masculins, la femme et la voiture, et les mélange dans un film bizarre, dans lequel les personnages sembles vides dans une existence qui n’a plus de sens et pour lesquels il ne vont ressentir de sensations vraies que par des expériences extrêmes.

Le constat qu’il dresse sur notre société est sans appel: les hommes et les femmes n’ont plus goût à rien et le plaisir ne passe plus que par l’autodestruction. Il n’y a qu’à voir cette scène où des cascadeurs recréent l’accident mortel de James Dean… ou comment mettre en scène sa propre mort revient au paroxysme du plaisir… Le final est d’ailleurs sans appel et vient confirmer tout cela, le message y est terriblement pessimiste, extrême…

Avec un casting en tous points parfaits grâce à des acteurs tous prodigieux, Cronenberg réussit son entreprise avec brio. Tous ses personnages désincarnés, poussés simplement par leurs pulsions presque animales, font vivre ce tableau désenchanté. L’érotisme est présent dans chaque image, dans chaque rapport homme/femme, homme/homme, femme/femme ou humain/tôle froissée. C’est très dérangeant car il s’agit là d’un sujet pas complètement surréaliste, le corps déshumanisé façon Cronenberg est à la fois effrayant et excitant, un chemin que suivra également Marina de Van quelques années plus tard dans son fantastique Dans ma Peau dans son étude du rapport au corps mutilé… Mais pour apprécier un film comme Crash, il faut se laisser aller, s’abandonner aux images et aux sensations qui nous font plonger dans cette vision de la folie… Alors cet objet à première vue froid et auteurisant devient une oeuvre majeure et inoubliable.

FICHE FILM
 
Synopsis

James et Catherine Ballard, un couple dont la vie sexuelle s'essouffle quelque peu, va trouver un chemin nouveau et tortueux pour exprimer son amour grâce aux accidents de voiture. A la suite d'une violente collision, ils vont en effet se lier avec des adeptes des accidents...